Alain Levent

par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

La Lettre AFC n°180

J’ai été l’assistant d’Alain Levent dans les années 1986-89, et si nos chemins ont bifurqué par la suite, je n’ai jamais oublié notre première rencontre. Alors en pleine préparation d’un film de Jean-Claude Guiguet (Faubourg Saint-Martin), Alain fit part de sa recherche d’un assistant. L’ingénieur du son, J.-F. Chevalier, croisé sur un court métrage, lui donna mes coordonnées et quelques jours plus tard je rencontrai Alain dans un bar du quartier de la gare de l’Est. Comme je lui faisais part de mon relatif manque d’expérience au poste de premier assistant, il me répondit simplement : « Tu m’es recommandé par un ami, alors je te fais confiance. »
Alain Levent et, derrière lui, Samuel Fuller
sur le tournage de La Ferme du malheur en 1989
© Photo Marc Salomon


Les années qui suivirent n’auront fait que me confirmer combien cette attitude était aussi précieuse que rare dans ce métier.
Il avait la réputation d’être quelque peu bougon sur les tournages, voire un peu ours, mais je peux témoigner aujourd’hui qu’il était d’une loyauté totale envers son équipe, assistants et électriciens, et que son professionnalisme n’était jamais pris en défaut.

Si Alain n’était pas du genre à théoriser beaucoup sur son travail, c’est qu’il préférait mettre son savoir-faire au service du film en s’appuyant sur une technique éprouvée et un instinct très sûr. Je ne me souviens pas l’avoir vu tergiverser ou douter une seule fois, à moins que sa pudeur ne lui interdisait de faire part de ses états d’âme.
Sa virtuosité aux manivelles épatait le jeune assistant que j’étais et je le revois encore sur le film de Guiguet, exécutant sans répétition des mouvements dans des positions les plus inconfortables, l’œil rivé à l’œilleton inaccessible d’un Mitchell BNCR.

Fils du chef opérateur Pierre Levent, Alain était sorti des rangs de la Nouvelle Vague où il avait été l’assistant d’Henri Decae (Le Beau Serge ; Les 400 coups...), de Jean Penzer (Les Jeux de l’amour ; Le Farceur) et de Nicolas Hayer (Le Signe du lion ; Le Doulos) avant d’accéder au poste de cadreur aux côtés de Quinto Albicocco (Le Rat d’Amérique) et de Jean Rabier (Cléo de 5 à 7 ; Landru).
C’est le producteur Georges de Beauregard qui lui donna sa chance comme chef opérateur en 1964 avec un film à sketchs : La Chance et l’amour. Puis il enchaîne avec Maurice Ronet (Le Voleur du Tibi-Dabo), Léonard Kiegel (La Dame de pique), Jean-Daniel Pollet (Une balle au cœur), Jacques Rivette (La Religieuse ; L’Amour fou). Il était aussi très fier d’avoir signé les images " érotiques " du générique du Mépris de Jean-Luc Godard.

Alain Levent et Samuel Fuller
sur le tournage de La Ferme du malheur
© Photo Marc Salomon

Sa carrière reste marquée par sa rencontre avec Jacques Brel (autre écorché vif…) dans les années 1968-73 puisqu’il signa la photographie de cinq films que Brel interprète et/ou réalise : La Bande à Bonnot, Mon oncle Benjamin, Mont-Dragon, Franz, Far West ; Alain Levent réalisant lui-même Le Bar de la fourche en 1972 (images signées Emmanuel Machuel).
Entre cinéma et téléfilms, il n’a jamais cessé d’être actif, auprès de réalisateurs comme Edouard Molinaro, Roger Hanin, Laurent Heynemann, Bertrand Tavernier, Jean-Claude Guiguet, Samuel Fuller, Nouri Bouzid, Medhi Charef, Pierre Boutron… Ces dernières années, Alain avait régulièrement travaillé en Afrique du Nord et au Proche-Orient. En 2003, il avait signé la lumineuse et délicate photographie du Cerf-volant de Randa Chahal-Sabbag, réalisatrice récemment disparue.

Alain Levent et Edouard Molinaro
sur le tournage d’Un métier de seigneur en 1986
© Photo Marc Salomon

A une époque où la photo tendait déjà à devenir un écrin plus précieux que le contenu, Alain Levent perpétuait le goût pour une image aussi sobre qu’efficace.
Au cours des conversations que j’ai pu avoir avec lui, je ne fus donc pas étonné d’apprendre qu’il admirait particulièrement le travail d’opérateurs comme Gianni di Venanzo (« J’ai même pleuré en apprenant sa mort » m’avoua-t-il), mais aussi de William Clothier, Winton Hoch ou Bert Glennon, ces grands imagiers de l’Ouest américain.

Merci, Alain, pour toutes ces semaines passées à tes côtés où je me sentais en totale confiance. Merci de m’avoir montré qu’il y a aussi une vie en dehors du cinéma, ta passion pour ta famille, pour tes jumeaux Martin et Marie dont tu m’as souvent parlé, constituait ce refuge et ce point d’équilibre indispensables à toute réussite professionnelle.

Evelyne Bouix, Pierre Arditi et Alain Levent
sur le tournage d’Un métier de seigneur
© Photo Marc Salomon
Alain Levent et Philippe Léotard
sur le tournage de La Ferme du malheur
© Photo Marc Salomon