Au cœur de la Caméra d’or, Festival de Cannes 2015

Par Claude Garnier, AFC

par Claude Garnier La Lettre AFC n°254

[English] [français]

Membre du jury de la Caméra d’or…, quel honneur, quel privilège ! Alors pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu ce plaisir, voici mon carnet de route au sein du jury de la Caméra d’or.

Mercredi 13 mai : arrivée au Festival de Cannes 2015
Déjà la voiture officielle nous attend et très vite nous sommes en route pour la première montée des marches. Vingt minutes pour parcourir un kilomètre.
C’est mon tout premier contact avec le jury présidé par Sabine Azéma, composé de Melvil Poupaud (acteur), Delphine Gleize (réalisatrice), Yann Gonzalez (réalisateur qui représente la SRF), Bernard Payen (qui représente le syndicat français de la critique de cinéma SFCC), Didier Huck (qui représente la Ficam) et de moi-même qui représente l’AFC.

Séance photo du jury de la Caméra d’or
De gauche à droite, Bernard Payen, Claude Garnier, Yann Gonzalez, Sabine Azéma, Didier Huck, Delphine Gleize, et Melvil Poupaud (Photo FdC / Thomas Leibreich)

Tout se passe bien pour notre première montée. Déjà le charme et l’expérience de Sabine Azéma font merveille au sein de notre groupe.
Au cours du premier repas officiel, au Palm Beach, nous avons l’occasion de découvrir notre présidente dans son ambition affirmée de former un jury très investi dans sa mission.
Dès le lendemain matin, nous participons à notre premier rendez-vous de travail sur la terrasse du Palais…, des fleurs magnifiques, une vue sur le port incroyable et trois personnes qui nous suivront tous les jours et faciliteront notre accès aux projections et diverses manifestations officielles.
Cette première réunion est l’occasion de mettre en place notre façon de travailler ensemble au sein du jury.
Sabine Azéma introduit la séance en nous demandant de respecter le secret absolu sur nos débats, ce qui s’avérera une recommandation précieuse jusqu’à la fin du festival, et de ne pas nous perdre dans des jugements trop agressifs, tout en restant spontanés.
Nous parlons des spécificités, de l’expérience de chacun d’entre nous, qui sont une richesse pour les débats, tant est grande leur diversité. Mais surtout nous parlons du fait que chacun, chacune, dans l’appréciation des films, laisse s’exprimer sa sensibilité profonde, l’enfant qu’il est resté. Nous prévoyons de déjeuner et dîner ensemble tous les jours et de profiter de ces moments pour échanger longuement autour des films.
26 films à voir…, c’est beaucoup, mais nous sommes affamés.
Je suis ravie à l’idée de m’exprimer comme je l’ai toujours désiré et souvent réussi, avec les réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé, en prenant en compte aussi bien le scénario que la mise en scène, le jeu des acteurs et, bien sûr, la mise en image, le cadre et la lumière.

Les projections commencent dès le jeudi 14
Un premier film canadien nous permet de trouver nos marques et de voir déjà s’affirmer ce que nous croyons des alliances au sein du jury... alliances que l’avenir démentira très souvent. J’ai ainsi eu grand plaisir à voir s’effondrer certaines certitudes sur les réalisateurs qui défendraient la forme, les acteurs le jeu et l’émotion… Ce sont des schémas qui ne résistent pas à dix jours de jury. Et c’est merveilleux d’avoir la surprise, à chaque réunion, de découvrir les appréciations des uns et des autres. Il reste quand même que le débat autour de l’originalité de la forme reste très présent, tout comme la peur d’un certain classicisme.
Ce premier film, Sleeping Giant, d’Andrew Cidino, présenté à la Semaine de la Critique (nous verrons huit films sélectionnés par la Semaine de la Critique) met en scène trois adolescents frondeurs qui occupent leur temps libre entre débauche et saut du haut des falaises. Il saisit ce moment de l’éveil des pulsions créatrices et destructrices de l’adolescence. Les parents, à cet instant, sont d’un piètre secours quand ils n’aggravent pas les choses. Le thème de l’impuissance, du manque de force, de cohérence des adultes face aux enfants, aux adolescents est très présent dans cette sélection de premiers films. Le paysage accidenté du lac sert bien l’histoire violente de ces trois adolescents. Malgré tout, le film ne résistera pas à l’usure du temps. (Dix jours du début à la fin du festival).

Plusieurs films s’inscrivent dans la catégorie des films que notre jury a apprécié sans les retenir dans la "short list" finale
- Ni le ciel ni la terre, de Clément Cogitore, photographié par Sylvain Verdet, interprété par Jérémie Renier et Swan Arlaud.
Lors du conflit en Afghanistan des soldats disparaissent mystérieusement.
Un film à la frontière entre le film de guerre et le fantastique, utilisant les technologies infrarouges et thermiques. Un film sur la croyance de ce qui est vu et pas vu. Un film tourné à l’épaule en toute petite équipe mais avec une bonne maîtrise formelle.
- Sembene, premier film documentaire du réalisateur Samba Gadjigo.
Un beau portrait du réalisateur sénégalais Ousmane Sembene, "père du cinéma africain", un autodidacte génial, témoin d’une Afrique nouvelle fière de son histoire. Un documentaire qui donne envie de courir voir les films de Sembene.
- Dégradé, premier film de Tarzan et Arab Nasser, photographié par Eric Devin.
Gaza, un salon de coiffure… Treize femmes prises au piège de l’affrontement armé qui se déroule à l’extérieur et qui tentent d’avoir une vie normale. Un lion volé au zoo et un film plein d’humour (plutôt noir) dans lequel l’absurdité et la tragédie vécues par les Gazaouis résonnent. Un dispositif filmique proche du théâtre. Un film courageux qui adopte un point de vue différent de ce que propose habituellement le cinéma palestinien.

Au bout de sept jours de projections nous avons organisé une séance de délibération sur l’île Saint-Honorat en face de Cannes. Départ sur un magnifique et très gros bateau pour cette petite île où les moines font du vin. Cette escapade salvatrice a regonflé nos cœurs et notre cerveau pour la dernière ligne droite. Un très grand respect des avis et des émotions des uns et des autres règne dans le jury.
Nous rions beaucoup, même si nous sommes de plus en plus conscients de la responsabilité qui est la nôtre : attribuer la Caméra d’or à un film et un seul.
Nous discutons passionnément des qualités de la mise en scène.
Certains ou certaines se sentent manipulés par le réalisateur ou au contraire célèbrent son honnêteté profonde ; les termes nécessité, ou bien ennui, lassitude, scolaire, sincère, enthousiasme, émotion ponctuent nos échangent.

La dernière ligne droite s’annonce
Ce soir (le 19 mai) le dîner officiel de la Caméra d’or se déroule à l’hôtel Martinez. Tous les réalisateurs acteurs et actrices des premiers films sont présents. Ils nous tournent délicatement autour. Mais notre mine aimable et totalement impénétrable les éloigne.

Au final cinq films nous enthousiasment.
- Le Fils de Saul, de Làzlo Nemes (Hongrie), photographié par Mátyás Ederly.
Un premier film en sélection officielle qui retrace la vie des Sonderkommando dans les camps d’extermination nazis. Ces déportés étaient choisis par les SS pour accompagner les convois jusqu’aux chambres à gaz puis nettoyer les lieux. Tous les quatre mois, ils étaient éliminés et remplacés. Un personnage, Saul, dans sa quête, tente de survivre pour accomplir un acte qui a du sens.
Ce film tente le pari difficile de ne pas montrer l’horreur de face tout en s’en approchant très près. L’horreur est donc systématiquement floue ou hors champ. La lumière autour de Saul participe, elle aussi, dans les tonalités choisies, par ses plages sombres ou très claires, à l’isolement du personnage. Le film est tourné en pellicule et le processus photochimique est conservé à toutes les étapes. Le format restreint (1.33) et l’utilisation du seul 40 mm comme objectif maintient le film à hauteur du personnel principal et seulement lui. Le choix du tournage en pellicule défendu par le réalisateur et le chef opérateur Màtyas Erdély s’avère une magnifique réussite qui a bluffé le festival.
Un très gros travail sur le son, notamment le hors champ (le chef opérateur du son Tamas Zànyi obtient le prix Vulcain pour son travail sur ce film.)
Un projet très ambitieux récompensé au final par le Grand Prix de la sélection officielle.

- Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, (Turquie), photographié par David Chizallet, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs.
Nord de la Turquie, un petit village… Le film commence avec une séquence formidable : cinq sœurs jouent dans l’eau avec les garçons. Liberté des corps, liberté du cadre et de la mise en scène. Leurs jeux scandalisent et la répression sera féroce.
La maison familiale se transforme progressivement en prison. Les quatre filles continuent malgré tout à détourner les limites imposées. « Un Virgin Suicide turc », comme l’évoque sa réalisatrice.
Formidablement bien filmés et éclairés, les corps des adolescentes et leurs jeux célèbrent leur soif de liberté et leur beauté subversive. La finesse du travail de la lumière (douce et sensuelle) et du cadre du directeur de la photo David Chizallet enchante les séquences où la fantaisie des jeunes filles se moque de l’entreprise d’enfermement à l’œuvre. Un hymne à la vie et à la liberté.
La réalisatrice Deniz Gamze Ergüven, sortie de La fémis, a coécrit le scénario de Mustang avec Alice Winocour.
Ce film sera récompensé au final par le label Europa cinéma à la Quinzaine des réalisateurs, nommé Meilleur film européen de la section parallèle par un jury d’exploitants.

- Mediterranea, de Jonas Carpignano, photographié par Wyatt Garfield.
Deux amis quittent le Burkina Faso pour émigrer clandestinement en Italie. Ce film évoque rapidement et par des raccourcis filmiques réussis (la tempête en quelques éclairs) leur périlleuse traversée pour se concentrer sur leur adaptation à leur nouvelle vie en Italie…, les rencontres, les conflits, jusqu’aux émeutes qu’ils traversent. Les deux personnages sont les deux facettes d’une même personne, complémentaires pour affronter la difficile réalité. L’image souvent à l’épaule est belle, loin du misérabilisme de certains films dits "sociaux".

- Eftersklav (Le Lendemain), film franco-polonais et suédois de Magnus Von Horn, photographié par Lukasz Zal, PSC.
Un adolescent retourne chez son père après avoir purgé sa peine de prison pour meurtre. La communauté de la petite ville le rejette violemment. Il décide d’affronter son passé.
Un climat de tension extrêmement fort habite le film. La mise en scène sans compromis nous entraine dans ce moment très fort de cinéma. La photo contribue habilement à une ambiance froide et hyper lumineuse, glacée.

- La tierra y la sombra, film colombien de César Acevedo, photographié par Mateo Guzman. Une maison et un arbre perdus au milieu des champs de canne à sucre dont l’exploitation intensive provoque une pluie de cendres continue. Un vieux paysan revient au pays dix-sept ans après avoir abandonné les siens pour tenter de renouer les fils rompus avec sa famille, une famille aux vies sacrifiées par un labeur harassant. Le scénario oppose l’exploitation féroce qui règne dans les immenses propriétés agricoles et le petit microcosme de la maison familiale isolée dans ce chaos.
Le réalisateur met en scène avec finesse l’étirement du temps où les êtres se rapprochent, en peu de mots mais si justes.
Ce film, qui a des accents de Tarkovsky, impressionne par la beauté et l’audace de ses plans. Les images de l’enfant et de son grand-père sous l’arbre, le travelling qui les accompagne nous donne à voir et ressentir au-delà du visible, les sentiments cachés. Le cheval dans la chambre qui tourne en rond. La voix du père qui se révolte à l’hôpital.
Des choix de réalisation forts et habités par un réalisateur qui, dans ce premier film, engage sa propre histoire. Les plans séquences longs et parfois fixes du début du film cèdent peu à peu la place à une image vivante, au rythme des personnages dans leur combat, leur désespoir, leur obstination et leurs espoirs. De très beaux personnages que la réalisation magnifie encore.

Nous nous réunissons pour une délibération décisive dans la petite auberge d’un village perché au-dessus de la baie de Cannes.
Un espace protégé, bien dans l’esprit qui nous a animé pendant ces 12 jours.
Nous n’avons pas lu la presse qui annonce déjà les prix décernés par la Semaine de la critique, la Quinzaine des réalisateurs et Un certain regard, comme nous n’avons pas lu les critiques des journalistes dans les journaux.
Après une délibération assez courte, c’est La tierra y la sombra qui l’emporte à six voix sur les sept qui composent le jury.
Tous et toutes, comédiens, réalisateur et réalisatrice, critique de cinéma, responsable technique, chef opérateur, nous avons profondément été touchés par ce film. Six jours après sa projection, sa beauté formelle reste très présente ainsi que l’émotion liée à l’histoire, aux personnages. L’esprit de résistance qui habite cette famille, la pudeur et la dignité dans les non-dits, leur sensibilité cachée, une humanité profonde chez ces paysans pauvres, servis par une réalisation audacieuse… Nous sommes conquis.

Les membres du jury de la Caméra d’or s’apprêtent à monter les marches avant la cérémonie de clôture
Photo Getty Images / Pascal Le Segretain

Dimanche 24 mai, Sabine Azéma monte sur la scène pour remettre le prix de la Caméra d’or. Nous sommes fiers et heureux de notre choix même si nous avons beaucoup aimé d’autres films.
Cannes un festival ouvert sur le monde, sur le jeune cinéma colombien…
Quelle émotion dans les rangs de l’équipe du film !
Le réalisateur monte sur scène pour faire un discours épatant dans le quel il remercie chaleureusement son chef opérateur Mateo Guzman.
Le film sortira sur les écrans le 23 septembre, distribué par Pyramide.
Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la Critique, ne cache pas sa joie de voir un film de sa sélection récompensé par ce prix prestigieux et si précieux pour la carrière d’un jeune réalisateur. Celui-ci a vingt-huit ans et, de notre point de vue, une belle carrière devant lui.

Cesar Acevedo
Photo AFP

Mon séjour à Cannes s’achève. Je suis heureuse et fière d’avoir participé à ce jury de la Caméra d’or. C’est un jury particulièrement protégé des pressions quelles qu’elles soient, financières ou de la presse, un jury où la richesse de la collaboration entre les réalisateurs et les chefs opérateurs est totalement reconnue.
Il faut noter que, lors de la présentation de leurs films, les réalisateurs qui concourent pour la Caméra d’or soulignent très souvent la collaboration fructueuse et irremplaçable avec le chef op’.
La sélection des films présentés offrait une formidable ouverture sur le cinéma mondial et je rentre à Paris humainement plus riche de cette expérience, avec un amour du cinéma renouvelé.

(Dans le portfolio ci-dessous, un clin d’œil amusé de Claude Garnier sur son carnet de route au sein du jury de la Caméra d’or)