Camerimage 2016 : ma vie de juré…

Par Gérard Simon, AFC

par Gérard Simon La Lettre AFC n°270

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Au festival Camerimage, allez savoir pourquoi, plutôt que des palmes, des lions ou des léopards, on distribue des grenouilles ("zaba" en polonais, oublié de demander pourquoi…). J’en ai reçu une, dorée, il y a quinze ans, ce qui m’a valu d’être invité à faire partie du jury de cette édition 2016.

Par négligence, ou manque de curiosité, j’avais omis de me renseigner sur l’identité de mes cojurés et quand je me suis retrouvé devant Alan Parker et aux côtés des fameux DoP Michael Seresin, BSC, Robert D. Yeoman, ASC, Oliver Stapleton, BSC, mais aussi Neil Corbould (superviseur SFX deux fois oscarisé), je me suis demandé ce que je faisais-là.
Mais eux n’avaient pas l’air trop étonné (ou ne le laissaient pas paraître), ce qui m’a convaincu de ne pas m’enfuir tout de suite… (Je me rendrai compte par la suite que notre cinéma national, à part quelques rares exceptions – Amélie Poulain et quelques références anciennes, Godard, Coutard – leur est parfaitement inconnu).

Voir des films, et en commenter les images avec ces cinq-là, a été une expérience à la fois assez déroutante et excitante. Techniciens anglais (Stapleton, Corbould) ou néo-zélandais (Seresin) tournant régulièrement aux États-Unis, réalisateur y étant installé (Parker), ou Américain pur jus (Yeoman), j’avais avec moi des gens imprégnés de la culture de l’industrie hollywoodienne. Leur façon d’appréhender les films et leur lumière était différente de la mienne : ils ne jugeaient pas uniquement la lumière mais l’ensemble de la "cinematography", attribuant largement au DoP l’organisation et le choix des plans et des mouvements de caméra.
Au-delà de la seule esthétique, ils jugeaient la façon dont les images supportaient le récit, guidés en ce sens par le "chairman" Alan Parker, dont l’acuité d’analyse des scripts m’a ravi (avec des mines réjouies de raminagrobis, il se régalait par exemple de détecter dans certains récits les interventions – plutôt maladroites – des script-doctors du Studio), confirmant à quel point l’image est importante dans le processus de fabrication des films aux États-Unis.

Pour un opérateur français vivant encore dans les vestiges du système du "film d’auteur" où l’on a souvent tendance à penser qu’une image ne vaut pas tout à fait "mille mots" (de dialogue, de commentaire, de "voice over", etc.), c’était assez exotique… À l’issue de débats cordiaux et souvent joyeux (l’humour du vieux couple Parker et Seresin – ils ont fait sept ou huit films ensemble – étant assez ravageur), trois directeurs de la photo ont été primés.

- Grenouille d’or : Greig Fraser, ACS, ASC, pour Lion, de Garth Davis
Le récit suit un enfant indien égaré, recueilli par un orphelinat puis adopté par une famille de Tasmanie et qui, devenu adulte, reviendra en Inde à la recherche de ses parents biologiques.
En Inde les décors urbains nocturnes (trains, gares, rues, ponts) étonnent, lieux délaissés où Fraser n’éclaire visiblement pas ou peu, exploitant toutes les possibilités de l’éclairage public et de sa caméra numérique (Arri Alexa). Les cadres, les ambiances lumineuses, le filmage "sur le vif" à hauteur d’enfant sont extrêmement maîtrisés et loin du résultat brouillon qu’on pourrait attendre d’un tournage en milieu urbain à Calcutta (pour qui a déjà sorti une caméra sur un trottoir indien, la performance impressionne).
La partie australienne est plus classique dans ce qu’elle donne à voir (maison familiale, ville type occidental, nature boisée, plages), mais à chaque situation, Fraser trouve des ambiances lumineuses élégantes et apaisées qui contrastent avec ce que nous venons de voir de l’Inde. Et, cerise sur le gâteau, les gros plans de Nicole Kidman sont étonnamment justes (jolie carnation, jolies rides juste esquissées).

- Grenouille d’argent : Bradford Young pour Arrival, de Denis Villeneuve
Arrival développe à peu près la même intrigue que Rencontres du troisième type, de Spielberg : des vaisseaux aliens arrivent en plusieurs points de la planète, les autorités de chaque point d’impact (ici les USA) tentent d’entrer en contact et de déchiffrer le langage de ces visiteurs inattendus afin de connaître leurs intentions. Une spécialiste, linguiste (Amy Adams), est appelée à la rescousse…
Le "pitch" fatigue déjà, on imagine les vaisseaux bourrés de technologie et de lumières, l’armée sur ses gardes qui s’installe "sur zone" dans des camps mobiles, tentant de communiquer avec les aliens (on se souvient des cinq notes jouées par Truffaut), et aussi les officiers tentés par des solutions plus radicales.
Mais à notre grand plaisir, Villeneuve et Young subvertissent nos clichés avec des inventions scénaristiques et visuelles constamment surprenantes : le site d’"atterrissage", le camp militaire, le vaisseau, les aliens et même le langage de ceux-ci prennent des formes absolument nouvelles et originales créant un récit quasi philosophique que Rencontres…, plus messianique, n’avait pas.

Comme il l’avait déjà fait dans A Most Violent Year, Young travaille des ambiances singulières, des très basses lumières, très douces, souvent unidirectionnelles (il dit s’être inspiré des images de l’album de la photographe Martina Ivanov, Speedway). Son étalonnage réussit à être dense mais sans aucun noir profond tout en livrant une image qui n’est jamais plate. Il est, à mon sens, un des rares opérateurs à utiliser ainsi pleinement les possibilités du numérique en très basse lumière (Arri Alexa encore).
Pour l’anecdote, c’est un film Sony entièrement tourné au Québec…

- Grenouille de bronze : Anthony Dod Mantle, DFF, BSC, ASC, pour Snowden, d’Oliver Stone
Même sans avoir vu le documentaire de Laura Poitras (Citizenfour) sur la cavale d’Edouard Snowden, on connaît à peu près tout sur cette affaire où un lanceur d’alerte rend public des documents prouvant que la NSA espionne illégalement des millions de citoyens.
Le mérite d’Oliver Stone est d’autant plus grand de faire à partir de cette histoire et d’un personnage principal, il faut bien le dire, un peu falot, un film très attractif. Mantle ("the thinking cameraman", comme l’appelaient en souriant mes collègues du jury) semble ne pas y être pour rien, tant ses multiples positions de caméra, ses lumières tranchées, souvent colorées et en mouvement, aident à la dynamique du récit (Arri Alexa toujours…). L’énergie imprègne ses images, et on retrouve un peu l’audace de filmage de Slumdog Millionaire pour lequel il avait reçu un Oscar en 2009.
Snowden, à part quelques extérieurs tournés à Hong-Kong, a été entièrement réalisé en Allemagne (studios Bavaria).

Camerimage est l’un des seuls festivals entièrement dédié à l’image de film.
Il s’est développé jusqu’à devenir une référence mondiale, surtout dans l’industrie du cinéma anglo-saxon. Il est largement relayé par des revues telles que American Cinematographer et British Cinematographer.
J’ai été étonné de n’y voir aucun film français et un seul film éclairé par un membre de l’AFC, Michel Abramowicz, dans la sélection officielle. Ce n’est pas une question de qualité, à mon sens beaucoup des films français qui sortent en ce moment auraient pu figurer avantageusement dans la sélection de cette année. Peut-être, pour les années prochaines, faudrait-il réfléchir à une organisation plus systématique de la soumission des films AFC au festival ?

Merci à mes aimables cojurés qui ont supporté avec vaillance et humour mon anglais vacillant, merci à la brillante équipe du festival, les deux Marek, Maia mon gracieux chaperon, merci au "French quarter" : les membres de l’AFC présents, les sponsors français avec les deux Natasz(ch)a, Alexander, Marc qui m’ont permis de faire quelques "breaks" dans ma langue natale et merci à tous les passionnés de cinéma du monde entier rencontrés au hasard des parties…