Carnet de bord

par Jean-Jacques Bouhon

par Jean-Jacques Bouhon La Lettre AFC n°139

Par l’intermédiaire de Pierre-William Glenn, je suis allé diriger un stage de création de lumière au Vietnam, organisé par le ministère des Affaires étrangères, l’Association des Cinéastes Vietnamiens et les Studios Giai Phong et destiné à des opérateurs locaux.
Voici quelques extraits de mon carnet de bord...

Lundi 6 décembre 2004
Saigon est une ville remplie de mobylettes et motocyclettes, pas spécialement belle, mais peuplée de gens charmants et souriants. A tous les coins de rue on peut manger, assis sur des petits tabourets ou fauteuils qui semblent faits pour des enfants de 10 ans maximum.
Premier jour de stage avec toutes les petites tracasseries administratives, organisationnelles et techniques auxquelles on peut s’attendre : caméra qu’on veut nous reprendre pour faire un banc-titre, objectifs qui repartent pour tourner des raccords d’un documentaire, pellicule qui arrive a la dernière minute... Mais tout se passe dans la bonne humeur, je me montre ferme en refusant ces demandes. Pas grave ! On y arrivera quand même !
Le stage a lieu dans les locaux des Studios Giai Phuong.
Le thème : la création de lumière contemporaine. Vaste sujet... Je découvre que le studio prévu pour les exercices est en fait une salle de projection que je refuse tout de suite, disant qu’elle doit nous servir à... projeter les films tournés et que je vois mal comment nous allons pouvoir enlever le décor - d’ailleurs pas encore construit, malgré la demande - à chaque séance ! Les véritables studios se trouvent ailleurs ; ils sont en rénovation et donc indisponibles.
J’ai alors demandé à faire un tour des locaux et j’ai trouvé plusieurs endroits intéressants dans lesquels on peut faire des images pédagogiquement significatives : couloirs éclairés par des fluos, réserve d’accessoires, terrasse donnant sur la ville, décharge-garage remplie de vieux véhicules militaires, ventilateurs et autres éléments de machinerie hors d’usage. Ce dernier sera parfait pour une scène de nuit.

L’équipe prépare un tournage de nuit

Les stagiaires ont des âges divers (de 25 à 50 ans) et des connaissances disparates. Certains sont des opérateurs confirmés, qui ont déjà tourné plusieurs longs métrages, d’autres ont travaillé comme assistants, la plus grande partie ne connaît que la vidéo. Aucun ne parle français, deux d’entre eux connaissent quelques mots d’anglais. Je vais devoir me reposer sur les talents de Duc, le jeune interprète qui doit m’accompagner pendant tout le stage.
La journée avait évidemment commencé par une inauguration officielle avec des discours, filmés pour la télé, moult remerciements et applaudissements.

Samedi 11 décembre
Fin de la première semaine.
Duc est vraiment précieux : il s’avère être un interprète hors pair, qui a préparé son travail en se créant un petit dictionnaire de termes techniques avant mon arrivée. Il est d’une patience d’ange et, surtout, il n’hésite pas à me dire quand il ne comprend pas bien ce que je veux exprimer ! Et il n’est pas toujours facile de faire passer dans une autre langue certaines notions comme la correspondance entre les candelas, les lumens et les lux, même avec un dessin... Heureusement Duc a été professeur de mathématiques !
Les stagiaires sont pleins d’enthousiasme et ils m’ont adopté très vite.
Hier nous tournions de nuit et à la fin du tournage (à 1 h du matin), ils m’ont invité à boire et manger avec eux. J’ai renvoyé mon gentil interprète chez lui, il était crevé et sa femme était toute seule, sans nouvelles de lui, car le téléphone était en panne... J’ai passé un moment formidable à boire des bières et grignoter des spécialités vietnamiennes inconnues et parfois inidentifiables (je vous recommande les œufs fécondés...), assis sur un tabouret au coin d’une rue, avec des garçons qui ne parlent pas un mot de français et dont deux, seulement, connaissent quelques bribes d’anglais. C’est là qu’on redécouvre que les gestes sont un autre moyen de communiquer. Cela s’est terminé à 3h30 du matin et je n’ai rien pu payer.
Des moments comme ça, ça reste gravé dans la mémoire. Aussi ce matin, grasse matinée et mal de crâne assuré...

Lundi 13 décembre
E-mail à l’AFC
Bonsoir Nath et les garçons
Chez moi, en Orient, il est 23 h et des poussières et je pense à vous qui allez vous régaler avec le film dont Eric a signé la photo et avec les gâteries d’après projection !
Quel temps fait-il dans le XVIIIe ? Ici, c’est plutôt beau fixe, soleil le matin, qui se voile légèrement dans l’après-midi. Ce dernier est très court car la nuit tombe à 17h30... Aussi pour les tournages en extérieur, comme aujourd’hui, il vaut mieux prévoir de se lever dès potron-minet. Mais il faut compter avec les lourdeurs administratives et avec le léger inconvénient que les taxis-camionnettes, qui doivent nous transporter jusque dans un parc, n’ont le droit de pénétrer et circuler dans la ville qu’à partir de 9 h du matin...
J’ai découvert ici que nous vivions en France dans un luxe cinématographique vraiment exagéré : c’est en effet la première fois que je vois arriver sur un tournage le groupe électrogène (5,5 kW) sur le porte-bagage d’une mobylette, suivie de quelques autres ornées de HMI divers et autres accessoires électriques ! A faire méditer par quelques chefs électriciens grincheux et gros consommateurs de poids lourds...

Encouragés, les stagiaires déchargent le matériel électrique de la mobylette

Au programme de la journée, tournage à contre-jour et nuit américaine. Le tout enveloppé et pesé à 15 h. Ensuite projection et analyse des rushes de la semaine dernière. La gentille dame qui s’occupe activement et plutôt bien du labo est aux petits soins pour nous. Malheureusement cette fois-ci elle a tiré tout un peu trop clair et rouge - particulièrement le tournage de la nuit de vendredi, qui ressemble a une belle fin d’après-midi (encore une preuve des immenses possibilités de nos chères pellicules argentiques...). Pas grave, elle nous refait un tirage pour demain.
A la fin de la journée, un des stagiaires m’offre des photos qu’il a faites de moi la semaine dernière pendant les cours. Ce genre d’attention est devenu rare sinon obsolète sur nos tournages occidentaux.
Ensuite j’ai passé un long moment autour d’une bière avec un réalisateur vietnamien qui s’occupe de tout débrouiller pour nous (et le dieu du cinéma saïgonnais sait ce que cela demande de patience et de dévouement). Et il me montre des photos de tournage de l’un de ses films (qui fut arrêté au bout de quelques semaines en raison du fait que la femme qui était l’auteur de la nouvelle dont était tiré le scénario était mal vue par les autorités) ; et qui se trouve derrière la caméra ? Armand Marco soi-même ! Ce réalisateur s’appelle Nguyen Vihn Son et il passe un chaleureux bonjour à son chef opérateur français.

La table de montage

Jeudi 16 décembre
Tout a une fin et demain aura lieu la cérémonie de clôture de ce stagemémorable.
Nous avons même expérimenté les heures sup...
Toujours dans la bonne humeur et la désorganisation la plus totale.
Je pense qu’il serait profitable de dispenser un stage d’organisation. J’ai eu beau me répéter mille fois à propos de la logistique d’une équipe caméra et de la gestion du matériel sur un plateau, c’était peine perdue : les mauvaises habitudes ont souvent la vie dure... En fait il nous aurait fallu une semaine de plus.
Enthousiasme communicatif de mes stagiaires, dont certains sont vraiment doués. L’un particulièrement, qui participe à tous les exercices, parfois un peu trop, et dont je suis obligé de calmer les ardeurs quand il veut prendre trop d’initiatives à la place de celui qui est chargé de la lumière...
Parfois, je pense à l’après-stage : les participants ont pris l’habitude de travailler avec un thermocolorimètre, mais il n’y en a aucun de disponible à Ho Chi Minh Ville et le prix de cet outil précieux est exorbitant pour eux. Ils vont être obligés de continuer à travailler comme avant : au " feeling " ! Après tout, c’est ce qui se passait autrefois chez nous...
J’ai réussi à obtenir du labo de faire un développement poussé à la demande d’un des stagiaires, Bao, qui est un chef opérateur expérimenté mais auquel on refuse toujours de le faire.
Malheureusement la boîte en question a été développée normalement, malgré les indications en rouge et les avertissements oraux... Qu’à cela ne tienne, j’en ai profité pour demander un tirage compensant la sous-exposition résultant de la bévue : ce sera finalement un bon exercice...
Et nous avons refait un essai.
Résultats demain de la plupart des exercices dans une autre salle que celle que nous utilisons actuellement et dont l’objectif, fêlé, donne des images parfois étonnantes, mais peu conforme aux intentions de départ...
J’ai pu tourner quelques plans avec la Fuji Eterna dans la rue de nuit, environ 80 mètres, cadrés par mes stagiaires ; les mêmes plans que ceux que nous faisions en Kodak (uniquement ceux sans lumière additionnelle). Je verrai les rushes également demain.
Quelqu’un dont je n’ai pas encore parlé a été pour beaucoup dans la réussite de ce stage ; Antoine Vaillant, jeune expert audiovisuel auprès du consulat de France à Ho Chi Minh Ville, qui est un garçon plein d’énergie et dont le désir de " faire des choses " peut sans doute soulever des montagnes et, en tout cas, a réussi à convaincre les administrations vietnamienne et française de mener à bonne fin cette aventure. Et ce n’a pas été facile pour lui !

L’opérateur projectionniste au laboratoire des Studios Giai Phong

Samedi 17 décembre
Hier donc, cérémonie de clôture : discours, remerciements... Je tiens à souligner la qualité de nos stagiaires et le dévouement des aides, affectés au matériel que nous utilisions, qui nous ont donné la main tout au long des tournages avec un enthousiasme touchant. Je reçois des cadeaux de l’Association des Cinéastes Vietnamiens, du consulat et de mes élèves. Je ne sais comment exprimer à quel point j’ai été touché de l’accueil qui m’a été fait.
Et le meilleur arrive en fin de journée. Mes stagiaires ont organisé une petite fête dans un immense restaurant, le Pacifique, qui doit pouvoir contenir au moins 2 500 convives. Nous nous y rendons en mobylette, moi derrière Vinh Son, ce réalisateur plein d’idées qui nous a soutenus pendant ces deux semaines. Se couler dans le fleuve de la circulation saïgonnaise est un plaisir rare et étrange ; jamais je n’ai ressenti d’inquiétude ou d’appréhension malgré l’invraisemblable gymkana qui se dessine au fil des rues à cette heure de pointe.
Au Pacifique la soirée est grandiose. La bière coule à flots, mes amis me testent : ils veulent voir si je vais tenir le choc. D’ailleurs ils me demandent carrément combien de bières je peux avaler avant de m’écrouler ! J’avoue que je ne sais pas... Pas plus que le nombre que j’en ai bu ce soir-là : mon verre à peine terminé, un autre arrive magiquement devant moi... Finalement je tiens le coup et j’ai la fierté, à la fin des agapes, d’entendre mes stagiaires me dire, par l’intermédiaire de Duc, qui ne boit que du jus de fruit, que je suis un homme fort ! Peut-être, mais je suis surtout un homme heureux grâce à eux, grâce aux sourires des gens dans la rue, grâce à la vie dont on sent battre le pouls dans cette ville.

Photo de classe

C’est sûr, je reviendrai !