Caroline Champetier, la femme à la caméra

portrait de la directrice de la photographie

par Caroline Champetier La Lettre AFC n°140

Une page du Monde du 23 janvier 2005 est consacrée à un portrait de Caroline Champetier.

Cette femme vouée à traverser les apparences a la mine diaphane de Virginia Woolf. Elle parle avec passion de la photographe anglaise Julia Margaret Cameron, habitée par la tristesse, qui, « dans la lumière capricieuse de sa maison de verre », sidère en signant des portraits de femmes « où le visage et l’âme coïncident ».

Douceur et détermination cohabitent chez celle qui traîne une réputation de sévérité : « Il faut bien stigmatiser les gens, dit-elle. Mais je reconnais que je n’ai pas peur d’exercer une certaine autorité, qui est le début de la responsabilité. De toute façon, j’ai toujours eu affaire à des cinéastes qui me mettaient en scène. Ce sont eux qui m’indiquent ma place, me conduisent à organiser, résister ou me dissoudre. J’assume. » Attentifs et volontiers rieurs, ses yeux bleus distillent humilité, goût du bonheur, engagement total dans son métier. Elle est chef opératrice, grande magicienne du cinéma contemporain.

« Le premier film que j’ai vu est Guerre et paix de King Vidor. J’avais 13 ans, et j’ai été envahie par un maelström de sensations qui m’a empêchée de dormir. Je suis allée réveiller mon père : cette violence se mêle à une expérience ; il ne pouvait pas m’aider à l’affronter. Cela amuse les analystes. Cela a recommencé avec La Conquête de l’Ouest : un " ressenti " qui me déplaçait ! Mais j’étais partie pour faire des études de lettres et si j’ai fini par entrer à l’Idhec, si le visuel, les formes, la pulsion scopique m’étaient naturels, c’est parce que mon père est architecte et que j’ai accédé à la vérité du monde par la perception de l’espace plus que par le partage avec les êtres. Tout de suite, j’ai eu le sentiment que c’était la technique, le contrôle des outils, qui était honnête pour moi. »

Entre-temps, Caroline Champetier avait milité à l’extrême gauche, dans un groupuscule trotskiste : « Je suis née dans une classe sociale très favorisée, de mère protestante - je suis la petite-fille du pasteur Boegner, engagé dans l’œcuménisme - et de père catholique - une aristocratie à œillères, sans doute pétainiste. Cette légère schizophrénie a nourri pas mal de choses : j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait des engagements possibles. Elevée d’une façon extrêmement conventionnelle, placée dans un collège de sœurs, Sainte-Marie, d’où je me suis fait renvoyer, je sens que quelque chose d’autre existe. Et c’est à Jeanson-de-Sailly, où je fais ma philo après 1968, que je tombe dans les mouvements gauchistes, avec en plus la conscience d’être une femme. Un combat dont je vois maintenant les outrances. Je fais partie des féministes qui ont poussé la radicalité un peu loin. »

Terre promise d’Amos Gitaï

A en juger par la manière dont elle tient la caméra dans Terre promise, d’Amos Gitaï, le " féminisme " de Caroline Champetier est l’un de ses atouts. Elle n’y fait pas seulement preuve de virtuosité, traquant frénétiquement l’irruption du chaos, faisant corps avec une machine numérique en mouvement qu’elle tient " à hauteur du cœur " ; elle se mêle au groupe des filles vendues et humiliées : « Au début, Gitaï, qui vient du Bauhaus, formé à la scénographie des lignes droites, du travelling, a été perturbé. Mais je lui ai prouvé qu’il fallait dissoudre l’outil dans le groupe, être au cœur des situations. Que la caméra ne devait pas être à hauteur d’œil mais portée à hauteur de mon centre de gravité, que la violence serait plus saisissable si je partageais la promiscuité des filles, leur malaise physique. »

Elle a travaillé avec Jacques Rivette, Chantal Akerman, Laetitia Masson, Xavier Beauvois, André Téchiné. Premier vrai choc avec Claude Lanzmann : « Assistante de William Lubtchansky, je passe deux ans à ramasser la matière de Shoah. J’ai 22 ans, je ne me rendrai compte de l’intelligence, de la force de son cinéma, qu’en voyant le film, son montage, son incroyable façon d’inscrire le temps et l’espace. On faisait des heures de travellings sur la forêt polonaise, et lui, halluciné, ne cessait de dire : " Encore à l’Est, encore plus à l’Est ! ". »

Morale du regard
Libérée de la tutelle de Lubtchansky - « Nous avons convenu qu’il valait mieux que je vole de mes propres ailes » -, elle est adoptée par Jean-Luc Godard : « J’ai fait partie de la petite entreprise JLG Films de 1985 à 1987, puis à nouveau en 1993, pour Hélas pour moi. Il m’a appris à saisir la lumière du jour. Je m’étais écartée entre-temps parce que j’avais du mal à gérer cet aller-retour entre son cinéma - génial et prophétique, mais ancré dans la nostalgie - et le cinéma en train de se faire, où je m’engage chaque fois à fond, sans distance ni cynisme. »

Ses grandes rencontres sont avec Philippe Garrel - « J’ai fait deux films avec lui, J’entends plus la guitare, qui m’émeut le plus avec son côté pastel, et Le Vent de la nuit, couleurs à l’huile, où je me suis efforcée de conduire le regard vers ce que je me nomme à moi-même le cœur du plan » -, Benoît Jacquot - « Presque tous ses " films de jeune fille ". C’est un cinéma d’une extrême légèreté. Dans A tout de suite, il s’approche directement de son actrice. On est dans un rapport à la caresse » -, Arnaud Desplechin - « Avec lui, je passe des pères au frère. Il a une fureur, un appétit réjouissant ». Et Jacques Doillon, chez lequel « la mise en scène est invisible. C’est un cinéma de la douceur. Pas un cinéma de l’image, mais de la voix, la musique. Il veut voir d’où sort la parole. C’est grâce à lui que je me suis approchée des acteurs, que j’ai compris leur jeu. On répète énormément, on dessine, on trace, on sculpte, en associant nos mouvements avec ceux de l’autre, dans un désir d’effacement, qui aboutit à quelque chose de miraculeux ».

La morale du regard qu’impose Caroline Champetier, sa dextérité à illuminer les images qu’elle contrôle au point qu’elles diffusent un style qui lui est propre conduisent à se poser la question du partage du titre d’auteur d’un film. Compliment qu’elle balaye : « Si j’ai choisi d’éclairer l’autre, c’est pour mieux rester dans l’ombre. Je suis l’une des interprètes, une soliste, comme un violon dans un orchestre. Bien sûr, dans le film de Gitaï, la part soliste de la caméra apparaît avec force, certains la critiquent, mais c’est une participation qui fait partie d’un tout ! »

Quelques tasses de thé vert ponctuent cette conversation qui évoque des désirs : « Filmer des films en costumes, ne pas être cataloguée comme éclaireuse de films d’auteurs, multiplier les expériences de cinéma hors de France », comme celle qu’elle vient de faire avec le Japonais Nobuhiro Suwa. Elle évoque le blanc sublime de Nestor Almendros dans La Marquise d’O d’Eric Rohmer. Fustige l’obscurité brillante : « J’ai besoin qu’on puisse entrer, même dans le noir ! » (Jean-Luc Douin)

Révéler l’âme des actrices
« J’ai travaillé pendant neuf ans avec William Lubtchansky, qui est un opérateur du baroque, du contraste, et me suis dirigée ensuite vers une lumière plus douce, une lumière qui émane. C’est toute la différence entre Caravage et Vermeer. Entre une lumière dont on peut repérer la source, qui se pose sur l’objet, le décor, un visage, et qui, avec ses lignes et ses ombres portées, a fait les beaux jours du cinéma noir et blanc. Et une lumière qui enveloppe, reflète la photogénie intérieure des êtres. Une lumière spirituelle qui fait ressortir la transcendance des visages.
Un film, c’est un reportage sur un acteur. Et une cathédrale. La lumière est une chose divine. J’aime de plus en plus révéler l’âme d’une actrice en éclairant son visage. Une façon inconsciente de chercher mon propre reflet. C’est une double mission périlleuse, car je dois à la fois respecter la présence de celle que je regarde et préserver son invisibilité. C’est cela le mystère féminin : la possibilité d’être invisible. La beauté d’une femme est faite d’effacement.
Pourquoi éclairait-on ainsi les stars du temps de Josef von Sternberg ? Pas uniquement pour les rendre belles ! C’est parce qu’il fallait qu’elles restent irréelles, que leur visage soit un écran que le regard puisse traverser. L’éclat de Garbo, c’est sa pâleur, son opacité. Et cela m’émeut, cette différence entre le visage de l’acteur, qui est de la matière, et celui de l’actrice, qui est de la lumière, qui irradie ! Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a derrière l’image, et qui s’obtient aussi, puisque le cinéma bouge, par la beauté du mouvement et du geste ! »

Biographie
1956
Naissance à Paris.
1985
Shoah de Claude Lanzmann.
1987
Soigne ta droite de Jean-Luc Godard.
1990
La Désenchantée de Benoît Jacquot.
1999
Le Vent de la nuit de Philippe Garrel.
2004
Terre promise d’Amos Gitaï.