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Céline Bozon, passer la frontière

Par Ariane Damain Vergallo pour CW Sonderoptic – Leica

dimanche 2 juillet 2017 - Modifié le 23/08

Quand la conseillère d’orientation de son lycée de Lyon lui avait dit d’une manière un peu péremptoire qu’il ne fallait pas choisir un métier dans la photographie car c’était se choisir une vie sans travail, sans argent, sans horizon, bref une vie de bohémienne, cela avait interloqué Céline Bozon Voir Céline Bozon dans l’index du haut de ses 14 ans. Ses parents, tous deux professeurs, lui disaient alors – dans une veine post-soixante-huitarde – exactement l’inverse : « Fais ce qui te plaît, ce qui te passionne ».
Céline Bozon
Céline Bozon
Photo Ariane Damain Vergallo - Leica M, Summicron-C 100 mm T:2

En tout cas, personne n’avait prévu que le métier de tireur-photographe, qu’elle aurait adoré exercer, allait quasi disparaître dix ans plus tard et que Céline Bozon
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choisirait finalement le cinéma, Paris, la liberté et l’école de La fémis.
Cette passion de la photo argentique, cette obsession même, lui était venue de la fréquentation plus qu’assidue du club photo de son lycée où elle allait à tous ses moments libres, y compris les récréations. Dans sa fougue, elle avait su convaincre le proviseur de tirer elle-même toutes les photos de classe du lycée, en noir et blanc.

Aujourd’hui encore, elle se pose la question de savoir si ce n’était pas un cadeau empoisonné offert à ses camarades et si les photos ne s’étaient pas effacées avec le temps les privant à jamais de leurs souvenirs de lycée.
Récemment, Céline Bozon
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est revenue à ses premières amours en s’offrant enfin un Leica
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 R3 argentique, un fantasme d’appareil photo, un plaisir de mécanique et d’optique, un plaisir d’objet simple.
L’argentique elle n’y renonce pas si facilement.

Son frère, le réalisateur Serge Bozon, lui a proposé il y a quelques mois d’éclairer son prochain film, Madame Hyde avec Isabelle Huppert
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et Romain Duris
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, inspiré de la célèbre histoire du Docteur Jekill et de Mr Hyde, et elle a choisi d’emblée de tourner en 3 mm et de piocher dans un stock ancien de pellicule Fuji.
Seulement 20 000 mètres de Daylight Vivid 250 ISO étaient à sa disposition et, ensuite, à la toute fin du film, elle a choisi un autre stock de Tungsten Eterna 250 ISO qui s’avéra de moins bonne qualité ; pellicule molle, peu colorée et dont la sensibilité était en réalité de 80 ISO.

Juste avant de tourner le film, l’été dernier, Céline Bozon
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est en vacances et elle attend avec impatience le coup de téléphone qui lui annonce enfin que la série Summilux
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-C de Leica
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est disponible pour le tournage de Madame Hyde. « J’étais contente. »
L’enjeu de ce film était de taille. Tourner avec Isabelle Huppert
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, immense actrice, est un plaisir doublé d’une attention de chaque instant pour la directrice de la photo tant cette comédienne est attentive – c’est un euphémisme – à son image.
« La pellicule 35 mm, plus les Summilux
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-C, il n’y avait rien à dire. C’est assez merveilleux sur les peaux. La rondeur, le côté doux mais avec du contraste. Summilux
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-C, j’ai adoré. »

Pour le tournage de ce film, Madame Hyde, Céline Bozon
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retrouve, à l’automne 2016, la ville de Lyon, une ville importante pour sa famille.
Durant la guerre, ses grands parents juifs y tiennent un commerce, une boutique de vêtements. En 1945, ils sont dénoncés et obligés de s’enfuir vers la Suisse. Ils traversent à pied la frontière alors que sa grand-mère est enceinte de son oncle et parviennent à s’établir en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Ils ne reviendront jamais à Lyon, ville de sinistre mémoire où tous leurs biens furent pillés et ils s’établiront de l’autre côté de la frontière suisse, à Annecy. Seuls ses parents feront chacun leurs études à Lyon, puis s’y aimeront, ouvrant ainsi un nouveau chapitre heureux sur les lieux mêmes de l’histoire sombre de ses grands-parents. Plus tard, dans une transgression assumée pro-palestinienne, ses parents se heurteront sans cesse pacifiquement à ses grands-parents lors d’interminables discussions familiales autour du conflit israélo-palestinien, lui apportant une curiosité particulière pour le Moyen-Orient et la complexité folle de cette "guerre de cent ans".
L’idée que, du jour au lendemain, on peut tout laisser derrière soi a profondément marqué Céline Bozon
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, lui donnant à la fois une énergie démesurée et un goût pour le départ, le voyage car « le voyage est aussi engageant que le métier d’opérateur ».

Elle éclaire son premier long métrage à 24 ans, tout juste diplômée de La fémis, Fantômes, de Jean-Paul Civeyrac
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et, seulement deux ans plus tard, le réalisateur Tony Gatlif
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lui offre un grand succès public et une reconnaissance du métier avec le film Exils, qui obtient le grand prix de la mise en scène à Cannes. Sa rencontre avec Tony Gatlif
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est celle de deux instinctifs. Tony Gatlif
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est ce "voyou débrouillard", fils d’un kabyle et d’une gitane, qui à l’âge de 13 ans s’enfuit d’Algérie, "passe la frontière" lui aussi pour échapper à son destin, en l’occurrence un mariage forcé. En France, il opère une quasi métamorphose et devient ce réalisateur flamboyant qui choisit contre toute attente une très jeune directrice de la photo pour son film le plus autobiographique, Exils, et l’emmène en Algérie, son pays natal, sur les traces de son passé.

« Les vrais rebondissements de ma vie sont cinématographiques. Il y a des rencontres qui vous font brusquement exister davantage. »
Ce premier voyage en Algérie avec Tony Gatlif
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sera suivi de nombreux autres voyages, presque tous vers le Moyen-Orient ou l’Afrique du Nord, excepté le film Félicité, d’Alain Gomis
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, qui lui fera découvrir le Congo. En 2006, elle tourne Pork and Milk en Israël, un documentaire de Valérie Mrejen. Israël et la violence soudaine. Deux bus explosent durant le tournage faisant une centaine de morts.
L’année d’après elle part au Liban et en Jordanie avec Danielle Abird et durant le tournage l’équipe sera évacuée d’urgence. « Je suis un peu irresponsable, j’accepte tous les films. » Un homme perdu, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, est ce beau film de deux femmes filmant magnifiquement deux hommes. Il faut revoir ce long travelling en caméra portée où les deux comédiens, Melvil Poupaud
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et Alexander Siddig, de profil, se détachent sur fond de soleil couchant en une légère contreplongée, pour apprécier son travail d’opérateur au tempo sensible.

En 2013, Céline Bozon
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retourne à nouveau en Algérie avec Nassim Amaouche pour le film Des apaches, le film de la maturité, un film-clé dans son parcours et le Liban à nouveau ces dernières semaines avec Michel Kammoun pour Beirut holdem, dont elle vient de terminer le tournage.
Avec presque 30 longs métrages éclairés, cadrés par Céline Bozon
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en moins de 18 ans, on se dit que la chance des débuts n’était rien d’autre qu’un engagement sans failles, une loyauté envers sa passion de jeunesse, un talent pur enfin qui a l’avenir devant lui.

On ne sait si tous ces voyages sur le terrain lui ont permis de se faire une opinion plus tranchée sur le conflit israélo-palestinien, fer de lance des conversations familiales sur trois générations. En tout cas la quatrième génération - Ito et James, 9 ans et 4 ans – « Je me suis permis le luxe d’avoir deux enfants » – est beaucoup trop jeune pour se prononcer et l’espoir est grand qu’ils n’aient jamais à le faire.

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