Comment çà, on ne sait jamais ?

Par Gérard de Battista, AFC

par Gérard de Battista La Lettre AFC n°223

[English] [français]

Mai 1985, tournage de Level Five, à Okinawa, l’île la plus au sud du Japon. Equipe ultra réduite : Marker et moi, lui avec un magnéto à cassettes façon Walkman, modifié par Antoine Bonfanti, et moi avec une Arri 16 SR, un zoom Zeiss 11-110 mm, un sac à dos avec magasin, pellicule et changing bag.

C’était le quarantième anniversaire du débarquement des Américains sur cette île et de la bataille qui a suivi. Le film parle de la guerre en général et nous filmions les différents lieux des combats, des cérémonies, des familles recueillies sur les sites et les cimetières (il y a eu beaucoup de morts à Okinawa, soldats américains et japonais, civils tués dans les bombardements, suicides collectifs de familles entières…). On se débrouillait en général avec des chauffeurs de taxi qui parlaient anglais pour se déplacer et le tournage (très bien préparé par Marker) était donc discret et mobile.

Un jour, il fait arrêter le taxi sur une route en pleine forêt, et demande au chauffeur de revenir nous chercher une heure plus tard. Il me dit de le suivre, nous voilà sur un sentier dans la jungle pour une petite marche d’une demi-heure qui débouche au bord de la mer, directement, sans rivage. Au large, un îlot couvert de forêt. Il me dit : « Tu vois, dans cette île vit une race de chats sauvages qu’on ne trouve qu’ici. Alors tu mets ton zoom au 25, tu cadres la mer là, tu tournes cinq secondes fixes, tu panoramiques vers la gauche jusqu’à l’île, cinq secondes fixes, tu coupes, et on s’en va. »
Je fais le plan, çà dure à peu près vingt secondes, je coupe. Et là, me vient une de ces phrases réflexes malheureuses et bêtes que quelques années de " magazines télé " m’avaient incrustée dans la tête : « Tu ne veux pas que je fasse un pano dans l’autre sens, vers la droite, on ne sait jamais ! »
A l’instant même je me suis rendu compte de l’énorme connerie…
Me sont revenus en mémoire en vrac : qui j’avais en face de moi, la salle des fêtes du lycée où à seize ans j’avais présenté Un dimanche à Pékin et La Lettre de Sibérie, la voix de Marker sur mon répondeur pour me demander de venir…
Il tourne la tête vers moi, me regarde bien droit, et en détachant bien les mots : « Comment çà, on ne sait jamais ? »
Okinawa, au mois de mai, c’est plutôt polynésien comme climat. Et bien j’ai eu un gros coup de froid.
Les rushes de ce tournage sont restés dix ans dans la salle de montage. Le film a été monté et est sorti, en 1995. Le plan y est, bien sûr et tel que tourné, bien sûr.
Alors depuis, quand j’entends qu’on peut « ne jamais savoir », pour un cadre, un objectif, une lumière, un plan (et pourquoi pas un film), j’ai une pensée pour l’île aux chats.
Chris Marker adorait les chats, et les chouettes.
Adios maestro.