Décès du directeur de la photographie Douglas Slocombe, BSC

Hommage de la British Society of Cinematographers
Douglas Slocombe, Officier de l’Ordre de l’Empire britannique, membre fondateur de la British Society of Cinematographers, est décédé le 22 février à l’âge de 103 ans. C’était un des maîtres britanniques de la direction de la photographie. La BSC lui rend hommage.
Douglas Slocombe
DR

C’est avec une grande tristesse que nous faisons nos adieux à Douglas "Douggie" Slocombe, l’un des plus grands directeurs de la photographie de l’industrie du cinéma. Douggie nous a quittés tôt le matin du lundi 22 février à l’hôpital de Chelsea et Westminster, après que des complications aient suivi une chute il y a quelques semaines. Il va nous manquer à tous profondément. Nous avons parlé avec Douggie après avoir fêté son anniversaire pour ses 103 ans à l’hôpital le 10 février et il était toujours aussi lucide et érudit, ce qui n’est pas un petit exploit pour un centenaire.

Il a commencé sa carrière comme photographe de presse pour Life Magazine et Paris-Match avant la Deuxième Guerre mondiale, pendant laquelle il devint caméraman reporter, et de là, cadreur aux studios Ealing.
Au long de sa carrière, il a été honoré pour sa photographie sur des films comme The Servant (1963), Les Canons de Batasi (1964), Le Crépuscule des aigles (1966), Le Lion en hiver (1968), Julia (1977), Voyages avec ma tante (1972), Jésus-Christ Superstar (1973), Gatsby le Magnifique (1974) Rollerball (1975), Les Aventuriers de l’arche perdue (1981), Indiana Jones et leTemple maudit (1984), pour lesquels il a reçu de multiples récompenses et trois nominations aux Oscars. Il était connu pour ne jamais utiliser de cellule photométrique, un outil quasi indispensable à la plupart des directeurs de la photo.

Membre fondateur de la British Society of Cinematographers, née en 1949, il reçu le prix de la BSC pour l’ensemble de son œuvre, le "Lifetime Achievement Award", en 1995.

Quelques mots de son ami cher, Robin Vidgeon, BSC :
« J’ai eu l’honneur et le grand plaisir de travailler avec Douggie, de le connaître comme ami proche pendant 50 ans et comme l’un des plus grands directeurs de la photo. Sa filmographie est énorme, et il a travaillé main dans la main avec beaucoup des plus grands réalisateurs du monde.
Nos pensées vont à sa charmante fille Georgina.
Que Dieu te bénisse, Douggie.
Robin »

Douglas Slocombe, OBE BSC, 
1913-2016
. Hommage de Phil Meheux, BSC


Douglas Slocombe, OBE (Officier de l’Ordre de l’Empire britannique), BSC, est né le 10 février 1913 à Londres, fils du journaliste et écrivain George Slocombe. Son père était un correspondant de presse à Paris, célèbre pour avoir interviewé Hitler et Mussolini, et avait participé à la sécurisation de la sortie de prison de Gandhi.

Douggie a grandi à Paris et, enfant, s’était vu offrir un appareil photo Kodak Brownie, et, deux ans plus tard, une Pathé Baby 9,5 mm. Prenant des photos avec l’un et tournant des films avec l’autre, il acquit ainsi son premier intérêt pour le cinéma. Comme beaucoup de jeunes, il allait voir tous les films, et, envouté, rêvait qu’un jour il travaillerait sur des films.
Après qu’il eut fini ses études, son père lui fit rencontrer Alexandre Korda, un producteur de films hongrois basé à Londres et travaillant à Paris. Korda lui offrit un job aux Studios de Paris mais Douggie ne pu obtenir de permis de travail.

Il rentra en Angleterre mais n’eut pas plus de chance et, grâce à son père, finit par travailler dans Fleet Street comme rédacteur et correspondant pour la France, scrutant la presse française à la recherche de nouveaux sujets. Il finit rapidement par s’ennuyer et commença à prendre des photos dans Londres avec son Leica et réussit à en placer dans divers magazines dont Paris-Match, The Illustrated London News et Picture Post. Cela lui permit de quitter rapidement le journalisme, « dans lequel je sentais que je ne pourrais jamais suivre les traces de mon père, vers le photo-journalisme. »

Cherchant l’aventure, en 1939, il vit une manchette : "Dantzig – un danger pour l’Europe". Il alla au magazine Life, obtint de l’argent et partit pour Dantzig, pour se retrouver au cœur d’une intrigue nazi. « Des troupes d’assaut marchaient dans les rues en chemises brunes ou noires, des enfants arpentaient les rues en uniformes hitlériens, portant des dagues dans leurs chaussettes, des juifs étaient battus, des commerces juifs étaient attaqués, il y avait un tas de choses qui se passaient et que je couvrais dans ces photographies. »

Après environ trois semaines, il retourna à Londres et fut approché par le documentariste Herbert Kline, qui fut très intéressé par ce qu’il avait vu. Kline était en train de réaliser un documentaire intitulé Couvre-feu en Europe, dont le scénario était écrit au jour le jour par Hitler, Mussolini, Roosevelt et Chamberlain. Considérant qu’ils n’avaient pas d’images de la menace allemande, il demanda à Douggie s’il pourrait y retourner avec une caméra de cinéma.

Equipé d’une caméra Eyemo 35 mm à ressort et de pellicule, Douggie retourna à Dantzig où la situation était encore plus chaude, et commença à tourner des images de ce qu’il avait photographié. Il tourna des images de Goebbels s’adressant à la foule, et s’échappa d’une réunion de chemises brunes en passant sous les bras levés de ceux qui criaient « Sieg Heil ». Il filma l’incendie d’une synagogue et fut mis en prison, mais réussit à négocier sa sortie. Comprenant qu’il était temps de partir, il se débrouilla pour entrer en Pologne, y retrouva Kline et tourna des plans de l’armée polonaise. Ils étaient là la nuit du 31 août 1939 quand les avions et les bombes commencèrent à déferler. C’était pour Douggie un véritable baptême du feu, pour le film et à la guerre.

Il essaya de quitter la Pologne par le rail, mais le train subit une attaque aérienne. Après des semaines de voyage à travers la campagne déchirée par la guerre, il atteint la frontière lettone et retourna à Londres via Stockholm.
Ses expériences l’ont amené à entrer en contact avec le ministère de l’Information, qui lui a offert la possibilité de filmer dans les trois services. Il a filmé pour lui plusieurs convois sur l’Atlantique, des douzaines de destroyers et tourna beaucoup avec la flotte aérienne de la marine. Il a aussi tourné directement pour l’armée.

A cette époque, les studios de Ealing, sous l’égide de Michael Balcon, tournaient des films de propagande militaire avec Alberto Cavalcanti, qui avait entendu parler de Douggie et suggéra que le ministère de l’Information l’autorise à tourner des plans de référence pour l’effort de guerre. Ainsi, Douggie pouvait travailler pour Cavalcanti et pour le ministère de l’Information.
Cela lui donna une place à Ealing comme "homme-orchestre", opérateur deuxième équipe, mais lui donna une idée de ce qui était tourné pour le grand écran avec de grosses caméras. Toutefois, il gardait sa caméra Eyemo 35 mm pour son travail en deuxième équipe.

Il intégra le système du studio à la fin de la guerre et dès lors qu’il avait posé un pied à Ealing, on lui demanda de tourner toute une série de documentaires sur la guerre, tels que Find, Fix And Strike (1942, réalisé par Compton Bennett) sur l’entraînement des pilotes de la flotte aérienne de la marine, For those in Peril (1944, réalisé par Charles Crichton), sur les vedettes rapides récupérant les pilotes tombés dans la Manche, ce qui permit à Douggie de rencontrer le réalisateur Charles Crichton, avec qui il tourna plus tard de nombreux films Ealing quand il devint caméraman à part entière.
Il commença à travailler comme cadreur de Cavalcanti. « Je me suis alors trouvé à cadrer avec une caméra Mitchell - et je ne crois pas que j’en avais jamais vue une avant - qui, à cette époque, avait le viseur de côté, et je ne pense pas que j’étais très bon avec ce viseur de côté. Je ne pense pas l’avoir jamais réglé correctement, et, parfois, ce que je croyais être un beau plan bien composé dans le viseur, se révélait bien différent en projection ! »

« A plusieurs reprises, j’ai réussi à intégrer des choses dans le cadre qui n’étaient pas censées s’y trouver, dont le très patient Wilkie Cooper, qui, à mon insu, marchait à côté de la caméra avec un projecteur à la main, pour déboucher des ombres. Il se trouvait dans l’angle mort de la caméra, et évidemment, je n’étais pas censé savoir qu’il était là. Mais je ne pense pas qu’un bon opérateur, expérimenté, aurait fait ça. C’est après cela qu’ils décidèrent que cadrer une caméra de studio n’était pas fait pour moi », raconte-il.

C’est ainsi qu’il fut autorisé à éclairer. Son premier crédit véritable sur un long métrage lui a été attribué pour Au cœur de la nuit (Dead of Night, 1945, réalisé par Cavalcanti, Charles Crichton, Robert Hamer et Basil Dearden), crédit qu’il a partagé avec deux autres opérateurs, Stan Pavey et Jack Parcker. C’était le début d ‘une collaboration de 17 ans avec Ealing, où Douggie devint le principal directeur de la photo maison. « Ealing était assez similaire à Hollywood, dans le vieux temps », se souvient Douggie. « Il y avait de nombreux opérateurs, des réalisateurs et des scénaristes sous contrat, il y avait donc des productions en continu. Nous nous connaissions tous si bien, nous passions nos soirées ensemble au pub du coin. C’était une véritable communauté. »

Il commença à travailler, sans formation initiale formelle, comme directeur de la photographie. Ayant appris, comme caméraman reporter, à travailler en lumière naturelle, il lui fallait maintenant apprendre, par lui-même, à créer cet effet. Ealing réveille chez lui le souvenir de débats passionnés et de ferventes recherches. Avec Alexander Mackendrick, Robert Hamer et Charles Crichton, il connu des réalisateurs qui, chacun à sa façon, travaillaient tous "aux limites" et dans une certaine mesure, contre le grain. Et ainsi, n’ayant jamais vu quelqu’un tourner une scène de nuit en studio, il dut improviser à partir de ses observations et de sa jeune expérience comme directeur de la photo.

De l’époque de Ealing, il a souvent dit que son film préféré était Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets, réalisé en 1949 par Robert Hamer). Il a toujours aimé les films à saveur littéraire et « quelque chose porté par une écriture de qualité plus que tout, et Noblesse oblige satisfaisait clairement cette exigence. Le scénario était particulièrement vicieux. Il me fait encore rire aujourd’hui, et je me souviens encore de certaines répliques, malgré ma mémoire défaillante. »

Avec Sarabande (Saranbande for Dead Lovers, 1948, réalisé par Basil Dearden), son premier film en couleurs, il avait l’intention de reproduire la même échelle de contrastes qu’il utilisait en noir et blanc, plutôt que de suivre les règles du tournage en Technicolor, une décision mal accueillie à l’époque. L’effet obtenu était romantique et expressif, et malgré le peu de succès du film, il repense avec tendresse à la complexité technique du procédé Technicolor et apprécie le fait que les tirages d’après négatif Technicolor soient toujours propres et justes malgré l’outrage du temps.

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(Traduit de l’anglais par Laurent Andrieux pour l’AFC)