Décès du directeur de la photographie Jean Badal

La Lettre AFC n°258

Nous avons appris avec tristesse la nouvelle du décès du directeur de la photographie Jean Badal, survenu à Paris, le vendredi 9 octobre 2015, à son domicile parisien. Il était l’âgé de quatre-vingt-huit ans. Si les images de Playtime, de Jacques Tati, d’Un roi sans divertissement, de François Leterrier, ou de La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, restent gravées dans les mémoires, sa filmographie compte plus de cinquante longs métrages et films pour la télévision. Jean Badal a été membre de l’AFC dès sa création et de son CA en 1990 et 1991. Les directeurs de la photographie de l’AFC présentent à Clotilde, Sandor et Nicolas, ses enfants, ainsi qu’à leurs proches, leurs sincères condoléances.
Jean Badal dans les années 1960
DR

Né le 7 mars 1927 à Budapest (Hongrie), János Badal fait ses études à l’Ecole supérieure d’art dramatique et cinématographique de Budapest au début des années 1950. En Hongrie, il tournera plusieurs films dont Bakaruhában (Un amour de dimanche), d’Imre Feher, avec Iván Darvas et Margit Bara, et enseignera dans cette même école qui compte parmi ses élèves les futurs opérateurs László Kovács et Wilmos Zsigmond. Ce dernier le remerciera publiquement des années plus tard lorsqu’il recevra un Oscar en 1978.
Hongrois jusqu’à l’âge de 39 ans, Jean Badal arrive en France en janvier 1957, après avoir participé à l’insurrection du peuple de Budapest avec ses camarades et élèves de l’école de cinéma – Peter Kassovitz, Etienne Szabo, László Kovács, Vilmos Zsigmond. Une tournée avec les ballets russes lui permet de passer la frontière quand il est encore temps.

Réfugié politique, Jean Badal trouve en France une vraie terre d’accueil, en apprend la langue, si différente du hongrois, exerce des tas de petits métiers pour commencer à vivre (il travaille aux Halles par exemple), tout en s’inscrivant à la Sorbonne pour étudier le cinéma et en logeant à la Cité Universitaire. Très vite, il rencontre le réalisateur Edouard Luntz, avec qui il fera un premier moyen métrage sur les bidonvilles de Nanterre, Les Enfants des courants d’air, en 1959, puis Les Cœurs verts, en 1966, Grabuge, tourné au Brésil en 1968, et tournera quelques séquences de L’Humeur vagabonde, en 1972 (il entame le tournage mais le quitte au bout d’une semaine, à la suite d’un accident malencontreux).
Il devient le chef opérateur de François Leterrier et tourne avec lui Les Mauvais coups, en 1961, et surtout Un roi sans divertissement, en 1963, adapté du roman de Jean Giono. C’est ce film qui donnera envie à Jacques Tati de le rencontrer et de tourner avec lui Play Time, en 1967.

Une image d’"Un roi sans divertissement"
"Play Time"
Bernadette Lafont dans "La Fiancée du pirate"
DR

Sa carrière se poursuit avec deux films américains, Behold a Pale Horse, de Fred Zinneman, en 1964, et What’s New Pussycat ?, de Clive Donner, en 1965. En 1969, il tourne l’un des films marquants de la fin de cette décennie, La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, avec l’"égérie" de la Nouvelle Vague, Bernadette Lafont. Jules Dassin, Philippe Condroyer, Marcel Carné et André Cayatte font partie des réalisateurs avec qui Jean Badal collabore au cours de sa carrière.
A la fin des années 1970, il travaille avec le réalisateur de téléfilms Robert Mazoyer avec qui il tournera deux séries, "Au plaisir de Dieu" puis "Les Poneys sauvages". A la fin des années 1980, il tourne plusieurs épisodes de la série TV "Le Retour d’Arsène Lupin".

Jean Badal aura profondément marqué celles et ceux qui l’ont rencontré. C’était une « figure », a-t-on dit. Un être que l’on n’oublie pas, profondément libre, singulier et bohème. Un véritable artiste. Passionné par son métier, il était prêt à travailler quelles que soient les conditions, pour aider aussi les plus jeunes, ce qu’il fit en prêtant son expérience au premier film du jeune réalisateur d’alors, Guillaume Nicloux (Les Enfants volants, 1990). A la fin de sa carrière, il apportera aussi son savoir-faire au plateau du journal télévisé de France 3, où il propose le premier fond souvent sur l’extérieur, marquant de son style – celui des reflets par-delà les surfaces réfléchissantes – l’ambiance du 20 heures.
Il était d’une générosité absolue et d’une grande fidélité envers ses amis. Il était animé d’un désir de transmettre aux plus jeunes son métier, ce qui le rendait très joyeux et était un peu comme un père symbolique pour ses assistants – Jean Monsigny, Jean Charvein, Eric Fauchère, Bruno Affret, Thierry Lebigre. Préoccupé par la transmission du patrimoine cinématographique, il a travaillé à la restauration de la copie d’Un roi sans divertissement et plus tard à une première restauration de celle de Play Time, avec Sophie Tatischef.

Un festival des chefs opérateurs de l’Ecole de Budapest a eu lieu en 1997 à Eger (Hongrie), rendant hommage au travail des grands directeurs de la photographie hongrois qui ont été formés dans cette école prestigieuse et ont tous en commun un rapport à la lumière qui permet de reconnaître un style hongrois. Ce qui permit à Jean Badal de revoir ses camarades hongrois (son maître György Illés et son élève Vilmos Zsigmond, entre autres). (Voir "Maîtres et élèves", une vidéo hongroise.)
Il vivait dans le 5e arrondissement de Paris depuis 50 ans et la rue Mouffetard était un peu son royaume. Il savait créer un rapport singulier avec ceux qu’il rencontrait, épouser le projet des réalisateurs qui l’ont aimé, et se mettre au service d’une œuvre qui allait les transcender chacun. A travers ses images cinématographiques, il continuera de transmettre quelque chose de son regard si singulier et poétique sur le monde.

(Rédigé et illustré avec l’aide précieuse de Clotilde Badal-Leguil, Sandor Badal et Nicolas Badal)