Demain dès l’aube

de Denis Dercourt , photographié par Rémy Chevrin, AFC

par Rémy Chevrin

Rémy Chevrin démarre sa carrière de directeur de la photo en même temps que les réalisateurs Yvan Attal et Christophe Honoré tournent leurs premiers films (respectivement, Ma femme est une actrice et 17 fois Cécile Cassard). Il continuera à éclairer leurs films suivants...
Il travaille aussi avec François Dupeyron, Yann Moix, et Radu Milhaileanu pour le très beau film Va, vis et deviens. Sa rencontre avec Denis Dercourt, qui réalise avec Demain dès l’aube son sixième long métrage, lui donne l’occasion d’oublier tout ce qu’il a appris auparavant.

C’était important de découvrir Denis Dercourt et son scénario comme si c’était une première fois pour toi ?

Rémy Chevrin : Oui, de toute façon, chaque lecture de scénario est une occasion de redevenir un directeur photo débutant… Peut-être que la rencontre avec Denis m’a poussé à l’être un peu plus. Parce que la lecture de son scénario était un pur plaisir, qui m’a fait voyager et imaginer une image originale, une image osée aussi bien dans les hautes lumières que dans les pénombres. C’était comme lire une partition et c’est amusant parce que Denis est musicien professionnel !

Dans Demain dès l’aube, le personnage principal interprété par Vincent Pérez, Mathieu, est un musicien confronté à une crise personnelle qui va l’amener à se reconstruire en la présence de son frère joué par Jérémie Régnier. La musique est tout le temps présente, aussi bien dans la période contemporaine qu’à l’époque napoléonienne. Denis Dercourt " story board " énormément ses films, dans le sens " shooting list ", avec des dessins approximatifs, mais il le fait comme il écrit une partition. Et ce découpage rigoureux, presque obsessionnel, sert admirablement le propos. Au tournage, cela donne une caméra qui bouge imperceptiblement, insidieusement en rythme avec la musique qui était très présente sur le plateau. Les plans au Steadicam étaient très durs à faire car la caméra bouge très peu, les travellings étaient parfois de 20, 30 cm.

Explique-nous comment tu as construit l’image du film pour illustrer le mal-être de Mathieu ?

Tout d’abord, cela a été une étroite collaboration avec le décorateur, Antoine Plateau. La maison familiale dans laquelle se retrouvent les deux frères est un décor naturel et nous avons voulu signifier l’enfermement en filmant le plafond comme s’ils étaient dans une boîte. Ce qui, à priori, n’arrange pas le directeur de la photo ! Mais j’ai voulu garder cette contrainte pour servir le propos et parce que je dois aimer les défis !
Une autre idée de lumière qui devait servir l’histoire était un seul projecteur et donc une seule ombre, comme si le comédien était toujours dans cette dualité, ombre et lumière, noir ou blanc. Cela permettait aux comédiens d’avoir un jeu fort par rapport à l’espace.

Antoine Plateau a beaucoup travaillé sur les teintes qui donnent un côté sourd à l’image. Ce n’est pas un film brillant, il n’y a presque jamais de contre-jour, c’est dur et contraste. Avec quelques extérieurs ensoleillés, le personnage se restructure un peu, c’est une bouffée d’air frais, puis il replonge dans le cauchemar et dans la tension du clair-obscur…
Je voulais une image colorée et chaude pour la partie située à l’époque napoléonienne et une image froide, glacée et glaçante comme ce que vit Mathieu, dans la partie contemporaine.

Tu as eu recours à certaines astuces pour les scènes de duels qui se passent en aube et pour ces scènes avec une source de lumière unique…

Pour les duels, que nous n’avons évidemment pas pu tourner en vrai aube (cela aurait impliqué de les tourner sur une semaine pendant une heure ou deux !), le soleil est quand même présent, très rasant en lisière de forêt. Nous avions un décor symétrique sur 180° et nous pouvions donc nous inverser pour avoir le soleil toujours du même côté. Je n’avais pas de projecteurs et j’ai beaucoup travaillé la lumière naturelle avec des toiles, blanches, noires, du spi, de la soie, du tulle noir…
En intérieur, j’ai joué avec les réflexions ; j’ai quelques outils personnels qui sont des surfaces réfléchissantes de toutes sortes et c’était très drôle de récupérer la lumière de ma source unique qui devenait multi source avec toujours une seule ombre !

C’est un film avec peu de profondeur de champ, parce que je voulais que les fonds soient presque impalpables, qu’on ait la sensation que les éléments de décor semblent presque disparaître comme s’ils n’existaient pas vraiment.
La profondeur de champ est un élément de sens et d’écriture qui est fondamental dans le cinéma, et pour Demain dès l’aube, il fallait que le voyage mental de Mathieu soit accompagné par un travail sur cette profondeur de champ. C’était donc un film difficile au point et Margot Lestage n’a pas eu la tâche facile !

C’est un film très classique en terme de postproduction comme le laboratoire Eclair n’en avait pas eu depuis longtemps !

Tout à fait ! La chaîne est extrêmement classique : tourné en 4 perfos, format 1,85:1, tirage par contact – qui apporte une qualité remarquable pour les copies à Cannes –, étalonnage photochimique. Gérard Savary, l’étalonneur, a été un collaborateur encore une fois exceptionnel, il m’a même encouragé dans mes choix encore plus poussés que ceux des rushes. Denis Dercourt et Michel Saint Jean, le producteur, m’ont aussi accompagné dans cette direction, je n’ai pas eu à éclaircir des scènes que je voulais vraiment denses ni à changer la colorimétrie.

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

Michael Monod, chef électricien, et sa remorque-bijoute
Photo Rémy Chevrin

Équipe
Opérateur Steadicam : Stéphane Chollet
Assistants caméra : Margot Lestage et Antoine Aybes Gilles
Chef électricien : Michael Monod
Chef machiniste : Jean-Pierre Deschamps

Aube dans la brume
sur le tournage de Demain dès l’aube de Denis Dercourt, photographié par Rémy Chevrin
Photo Rémy Chevrin


Caméra et opérateur dans la brume
Photo Rémy Chevrin


Silhouette et lever de soleil
Photo Rémy Chevrin