Disparition de Nicolas Roeg (1928 - 2018)

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

La Lettre AFC n°293

Chef opérateur de Roger Corman, Richard Lester, François Truffaut et John Schlesinger dans les années 1960, avant de passer lui-même à la réalisation, Nicolas Roeg est décédé le 23 novembre 2018, à l’âge de 90 ans.

Nicolas Roeg restera comme une des figures majeures et atypiques du cinéma britannique des années 1960-80, d’abord parce qu’à l’instar de ses confrères Bernard Knowles, Arthur Crabtree, Ronald Neame, Freddie Francis, Guy Green, Jack Cardiff et Chris Menges, il aura mené avec succès une double carrière de directeur de la photographie et de réalisateur. Ensuite et surtout, parce que son univers aussi bien visuel que thématique ne décalque pas le réel et ne cherche pas le naturalisme. À revoir la plupart de ses films, on est vite séduit par la puissance narrative et évocatrice des images, cette capacité à nous emmener au-delà de ce qui pourrait simplement être montré, par un glissement presque imperceptible vers le symbolique voire le psychanalytique ainsi qu’un goût pour une forme de psychédélisme propre au cinéma anglais des années 1960-70. On reste d’ailleurs frappé par une certaine similitude avec le travail de Vilmos Zsigmond qui savait lui aussi faire surgir la torpeur, suggérer une menace à venir à travers des paysages campagnards ou urbains les plus sereins en apparence. Interviewé en 1994 par Brian McFarlane, Nicolas Roeg ne déclarait-il pas : « Le cinéma est curieusement très conservateur. Aujourd’hui encore, tout ce qui s’éloigne du plan moyen, plan large, gros plan, tout ce qui s’affranchit des canons de la grammaire est perçu comme extraordinaire. Le cinéma reste conservateur car finalement il y a beaucoup d’argent en jeu. »

Sur le tournage de "Fahrenheit 451", de François Truffaut
Tony Richmond (clapman), Nicolas Roeg, Alex Thomson (cadreur) et Kevin Kavanagh (assistant caméra)

Né le 15 août 1928, Nicolas Roeg débuta en 1950 dans les studios de Marylebone en travaillant au doublage de films français ainsi qu’au montage. Il rejoint ensuite les studios de la MGM à Boreham Wood en tant que second-assistant opérateur au côté de Joe Ruttenberg sur le tournage de L’Histoire des Miniver : « N’oubliez pas que vous travaillez pour le cinéma et non pas pour intégrer la Société Royale de Photographie », lui lança Ruttenberg !
Assistant de Freddie Young (Le Retour de Bulldog Drummond, de Victor Saville, La Croisée des destins, de George Cukor, et Une île au soleil, de Robert Rossen), il officia par la suite comme cadreur avec Jack Asher (Passeport pour la honte, d’Alvin Rakoff), Jack Hildyard (Horizons sans frontières, de Fred Zinnemann) et Ted Moore (Le Procès d’Oscar Wilde, de Ken Hughes). Il assura les prises de vues seconde équipe de Lawrence d’Arabie et fut chef opérateur de séries télévisées puis de films à petit budget comme The Caretaker, de Clive Donner (un huis-clos en N&B d’après une pièce d’Harold Pinter) et Le Masque de la mort rouge, de Roger Corman (en couleurs) d’après Edgar Allan Poe.

"Le Masque de la mort rouge"
Captures d’images d’après DVD

Après une comédie totalement déjantée de Richard Lester (Le Forum en folie), Nicolas Roeg rejoint François Truffaut venu tourner à Londres l’adaptation d’un roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451 : « C’était un film assez ample, assez spectaculaire et il était impossible de trouver le financement d’un tel film en France, ainsi que les possibilités de le faire : il y avait souvent des décors qui prenaient feu, il fallait donc des studios absolument aménagés avec des équipes de pompiers réels en plus de nos acteurs pompiers prêts à éteindre les incendies. Il fallait des lance-flammes, tout un matériel. Bien que le film soit très différent, on devait quand même faire appel à peu près aux mêmes techniciens que ceux qui font les films de James Bond. » (F. Truffaut)

Nicolas Roeg, à gauche, et François Truffaut

« Nous avons tourné quelques tests où j’essayai d’obtenir quelque chose de joli. On tournait sur de l’Eastmancolor mais Truffaut voulait des couleurs criardes comme en Technicolor. L’ancien procédé trichrome avait un rendu luxuriant, artificiel et clinquant, et le cinéma de cette époque s’éloignait du naturalisme. Mais j’ai compris ce qu’il voulait dire. » Roeg opta pour une photographie plutôt vigoureuse avec une forte présence de la couleur rouge et des flammes dans un ensemble aux couleurs automnales.

"Fahrenheit 451"
Captures d’images d’après DVD

L’année suivante, Roeg change totalement de registre avec Loin de la foule déchaînée, adaptation d’un roman de Thomas Hardy par John Schlesinger, où il retrouve Julie Christie. Tourné en scope Panavision afin de magnifier les paysages du Dorset, ce film préfigure Tess que Roman Polanski tournera douze ans plus tard.

"Loin de la foule déchaînée"
Captures d’images d’après DVD

Puis Nicolas Roeg et Julie Christie rejoignent Richard Lester pour le tournage de Petulia à San Francisco où le réalisateur transpose l’atmosphère “Swinging London” dans ce mélodrame aux relents de psychédélisme qui conserve le charme suranné d’un chromatisme très “sixties”.

Nicolas Roeg sur le tournage de "Petulia" en 1968

Passé ensuite à la réalisation, Nicolas Roeg assurera lui-même la mise en images de ses deux premiers films (Performance en 1968 et La Randonnée en 1971) avant de confier la caméra à ses deux ex-collaborateurs, Anthony Richmond (Ne vous retournez pas ; l’Homme qui venait d’ailleurs ; Enquête sur une passion) ou Alex Thomson (Eureka ; Tack 29).

  • Ne vous retournez pas (Don’t Look Now) fait partie des 100 films sélectionnés dans l’album Making Pictures : A Century of European Cinematography, publié par IMAGO en 2003

Ci-dessous, Petulia : The Uncommon Movie, un reportage de Ronald Saland sur le tournage de Petulia, dans lequel on aperçoit à plusieurs reprises Nicolas Roeg au travail.

"Petulia" Special feature