Entretien avec Alain Derobe, stéréographe

A propos d’"Astérix et Obélix : Au service de sa majesté"

La Lettre AFC n°219

L’AFC souhaite rendre hommage à Alain Derobe en publiant un entretien réalisé au moment du tournage d’Astérix et Obélix au service de sa Majesté, en Hongrie, en juillet 2011. Alain a parlé à bâtons rompus pendant qu’il surveillait du coin de son œil très affuté l’écran qu’il n’a pas quitté des yeux pendant ces cinq mois du tournage de ce quatrième opus d’Astérix et Obélix qui sortira en octobre 2012.

Alain fut l’un des membres fondateurs de l’AFC. Cela fait quinze ans qu’il n’est plus directeur de la photographie. Il s’intéresse aux formats spéciaux et a travaillé pour le Futuroscope. Il a également participé à la fabrication du Système 360. Il dit à ce sujet : « La gageure que cela représentait me plaisait. L’Imax m’intéressait plus mais je n’ai pas fait beaucoup de tournage en 70 mm. Puis tout à coup il y a eu un tournage en 35 et en relief et j’ai été absolument séduit. Cela fait 18 ans que je ne fais que du relief. Au départ pour les musées, des conventions, des banques d’images... Et, depuis quelque temps, je ne fais que des longs métrages... Au moment de prendre ma retraite tranquillement, je suis surchargé de travail ! » (B. B.)

Vous ne soupçonniez pas cet engouement à l’égard de la 3D pour la fiction ?

Alain Derobe : Je l’attendais depuis un moment, c’est arrivé un peu tard car je ne suis plus tout jeune..., mais je ne pouvais pas dire : « Bon, les gars, il fallait vous réveiller plus tôt ! ».

Vous avez maintenant un rôle à part entière en matière de formation au relief..

Oui, je n’ai plus beaucoup de temps mais c’est vrai que je fais de la formation en France et de plus en plus à l’étranger... A l’European Film Academy à Berlin et dans différentes universités en Allemagne. Ce qui m’intéresse, c’est le langage plus que la technique. J’ai trouvé des oreilles plus attentives sur le langage en Allemagne qu’en France. Et cela n’a aucun sens de vouloir qu’un film, qu’il semble indispensable de tourner en 3D, soit compatible avec la 2D. Ou alors cela signifie que la 3D est un artifice supplémentaire que l’on rajoute à de la 2D. Dans ce cas, à quoi bon tourner en 3D, ça coûte plus cher et ce n’est pas décisif.

A un moment donné, il faut choisir : ou c’est un film en 3D qui aura éventuellement une version 2D mais on mise tout sur la 3D, ou c’est un film en 2D et on rajoute un peu de 3D commercialement pour dire qu’on va rassembler un peu plus de spectateurs. Ce qui ne m’intéresse pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est le langage, c’est de tourner autrement et de rendre la 3D indispensable. Il faut qu’à un moment donné la production et la réalisation s’investissent en disant : « Je mets tout sur la 3D ». Il faut que la 3D soit complètement imbriquée dans l’histoire.

Il se trouve que ce film, Astérix, était au départ orienté 2D mais cette histoire se prête très bien à la 3D, donc l’adaptation pour la 3D s’est faite presque logiquement. Pas seulement parce qu’Obélix nous prête ses rondeurs (sourires...). Ce n’est pas seulement du volume mais c’est une histoire où il y a beaucoup d’actions et beaucoup de dialogues à la fois.

miroir
Moniteur de controle et miroir


Alors qu’apporte la 3D ?

Elle apporte de la présence. Les Américains se sont engouffrés dans la voie du spectaculaire avec la 3D. Dans un premier temps parce que c’était plus facile de produire, avec un surcoût, un film spectaculaire. Ma théorie est que la valeur ajoutée dans le spectaculaire est faible. Vous pouvez voir éventuellement Avatar en 2D, moi je l’aime bien en 3D, c’est un bon relief, mais il n’y a pas un changement énorme entre le film en 2D et le film en 3D.

Par contre il y a beaucoup d’autres films, des comédies intimistes, des films policiers, des films d’auteurs, des films à thèse où la 3D aurait une valeur ajoutée bien plus grande. Un film spectaculaire a déjà le spectaculaire donc c’est un petit supplément, comme la crème chantilly sur le millefeuille...
Pour certains films d’auteurs, la 3D changerait le film du tout au tout. Et j’espère que l’avenir me donnera raison !

Il est vrai que la plupart des spectateurs et, entre nous, la plupart des producteurs, veulent du jaillissement. Et l’entente formidable qu’il y a eu aussi bien avec Wim Wenders qu’avec Laurent Tirard s’est traduite par ces mots : « Pas de jaillissement ». Il faut comprendre que le jaillissement va toujours contre l’histoire. Si vous êtes dans un parc d’images et que vous voulez faire peur aux gens, là, oui. Mais dans une fiction, le jaillissement s’oppose à l’histoire. J’entends dire que la pub Harribo est formidable, les bonbons qui arrivent dans la salle plaisent beaucoup au public. Mais à chaque fois que l’on fait un jaillissement, on fait prendre conscience au spectateur qu’il est dans une salle de cinéma. Il ne s’investit plus dans l’histoire, le jaillissement vient le repousser dans son siège.
Sur ce film, à chaque fois que l’on voit des hallebardes, des armes, des projectiles qui sortent de l’image, le spectateur se cramponne à son fauteuil et il attend que le jaillissement suivant soit plus fort que celui-là. Et là, il n’est plus dans l’histoire, il n’y a plus de catharsis. Il lui faut plusieurs plans pour qu’il reprenne le fil. Il faut faire plaisir au public avec des jaillissements modérés, des trucages mais on les fait presque à notre corps défendant... Pour nous, le relief est d’une autre nature.

J’ai vu quelques rushes chez Duboi et, effectivement, le fait qu’un comédien soit plus en avant crée une proximité intéressante.

Déjà, c’est plus comme si l’on était au théâtre, on a à la fois la présence physique, ou un simulacre de présence physique, et puis le langage cinématographique qui permet de transporter les gens dans des décors et des lieux différents. Le maître mot du relief est de rendre crédible à la fois les gens, les décors et les histoires.

Cet Astérix-là va être d’une toute autre nature que les précédents. Astérix nous fait rire, c’est une histoire qui nous plaît bien, mais qui restait un peu comme une bande dessinée. On a donc conservé l’aspect bande dessinée mais avec la 3D, on a vraiment l’impression d’être transporté dans un monde qui n’est pas artificiel, pas contestable... On est vraiment avec les Romains, les Gaulois, et il y a de l’humour dans tous les décors. Je crois que ce film sera un événement sur le plan du langage relief.

Au début du tournage, j’étais un peu affolé car on a commencé à faire du champ contre-champ avec amorce, sur le plan du relief, ce n’est pas ce qui rend les stéréographes très heureux... On ne peut pas mettre en avant quelque chose qui est coupé par le bord du cadre, c’est contradictoire, donc dans un champ contre-champ avec amorce, on est obligé de tenir le comédien de face, qui parle, dans la profondeur. Nous avons inventé des tas de tricheries pour passer cet obstacle et avoir beaucoup de présence malgré cette amorce. Et je trouve que finalement cela donne un vrai style et j’ai moi-même beaucoup évolué pendant ce film. Le réalisateur a changé un peu son mode opératoire pour profiter au mieux des possibilités du relief et moi-même j’ai dû assouplir, aménager, le langage du relief qui n’est pas figé. Il faut s’approprier le relief pour en faire son style.

Et c’est bien cela qui est passionnant pour chaque film tourné en relief.
Sinon, il n’y aurait que les contraintes ! Car il y en a beaucoup ! La caméra est un peu encombrante... Sur le Wim Wenders, c’était très pénible car les moteurs tombaient sans cesse en panne... Nous étions avec huit moteurs par module, tout ça par ondes hertziennes, il suffisait qu’il y ait la moindre interférence pour qu’un moteur tombe en panne, que les deux focus ou les deux diaph soient désynchronisés, et c’était la poisse ! Maintenant tout cela est résolu et, sur le plan technique, je souhaite des outils plus petits, pour être plus mobile, mais nous n’avons pas besoin d’outils meilleurs. On passera peut-être au 4K, mais pour l’instant, nous avons de quoi faire des images qui donnent satisfaction. Le problème est le poids, là où en 2D on fait des plans avec une caméra à la main, en 3D il faut un Steadicam, là où on fait du Steadicam, il faut une petite grue, et là où il faut une grue, il faut une grosse grue !

Et donc tout prend plus de temps, n’est-ce pas ?

Les acteurs ont été stupéfaits de la rapidité du tournage. On tourne à la même vitesse avec une grue en 2D qu’en 3D. C’est même possible de faire de l’improvisation.

Nous sommes une équipe très soudée, nous travaillons depuis très longtemps ensemble. Il y a deux stéréographes sur le plateau, Joséphine Derobe et Thierry Pouffary. Sur les plus petits films, ils sont capables d’assurer la stéréographie seuls.

Joséphine et Alain sur le tournage d’Astérix et Obélix : au service de sa Majesté


Le stéréographe qui s’occupe du relief sur le plateau ne peut pas regarder le relief. Le temps de déchiffrage d’une image relief est de une fois et demie, voire deux fois le temps de lecture d’une image 2D. Il ne pourrait donc pas réagir assez vite. J’ai fait faire par Transvideo une grille qui apparaît sur le moniteur et qui nous sert de référence.

On change tout pendant la prise ! On met un point d’honneur à n’être jamais au même entraxe ni à la même angulation.

Lors de cette projection des rushes, ont été évoqués des problèmes avec certains reflets...

C’est plutôt un problème avec la polarisation car tout système à miroir est victime de cette polarisation et c’est un enfer ! On essaie au maximum de l’éradiquer à la prise de vues et quand on ne peut plus, on fait confiance à des outils de postproduction. On agit aussi en amont sur les choix des matières. Sur le Wim Wenders, nous n’avions pas ces outils qui permettent de rétablir la même brillance sur les deux images, et on s’en est tiré quand même ! Dans l’état actuel de la technologie, il est quasiment impossible d’avoir des miroirs sans polarisation.

Je pense que la 3D est devenue presque adulte et que les images que l’on obtient au tournage doivent être utilisables directement au montage sans étalonnage intermédiaire. J’essaie de donner des images que l’on peut voir en projection directement. Sur tout le film, il n’y a pas un seul plan qui soit rectifié. Il fut un temps, l’étalonnage relief servait à réparer les erreurs à la prise de vues ou provenant d’un matériel pas suffisamment fiable. C’est fini, maintenant on doit livrer au pixel près un matériel impeccable et l’étalonnage relief est fait pour harmoniser des profondeurs différentes, tournées dans des décors différents, avec des objectifs différents, pour fluidifier le relief. Mais en aucun cas pour réparer... Bon, il y a toujours dans mes coins un peu de trapèze à rectifier mais les images tournées pour un long métrage doivent être visibles pendant une heure trente sans rectification au premier jet.

Alain Derobe ; Denis Rouden, AFC, Laurence Couturier, la scripte et Laurent Tirard en arrière plan

Mais les rushes sont étalonnés pourtant...

Oui, en couleur et en densité mais pas le relief. Par contre les effets spéciaux ont besoin d’étalonner les éléments séparés pour pouvoir les harmoniser. L’étalonnage final sera pour modifier le relief sur le plan artistique et non pas pour réparer.

J’aime bien la façon de travailler de Denis Rouden... Il se sert de la grue comme d’un chercheur de champ ! Et jusqu’au dernier moment, on ne sait pas quel va être le cadre... Nous avons appris à réagir au dernier moment, le relief est construit dans les dernières secondes qui précèdent la prise.

Et même pendant la prise ! Et j’aime bien car Denis a l’instinct de bien positionner les masses importantes. C’est important sur ce film-ci, avec une telle brochette d’acteurs... Par exemple, Gérard Depardieu, il n’a pas besoin de répétition, il est le personnage directement. Et souvent ce sont les premières prises qui sont les bonnes.

Ce qui implique que les techniciens soient bons aussi dès les premières prises et que le stéréographe réagisse vite et bien...

Hé oui !

La projection 3D pose quelques problèmes avec ses trois systèmes différents ?

Quel que soit le procédé de projection relief, on bouffe deux diaph. ! Et il faut savoir que les lanternes ont été changées dans très peu de salles, donc quand la luminosité était correcte pour projeter de la 2D, même en poussant la lampe à fond (et les projectionnistes ne le font pas car les lampes valent cher), il manque toujours au moins un diaph. Et la plupart du temps, il manque 2 diaph.
Les projections relief sont donc réputées sombres et c’est un gros problème. Il y a une démission totale des autorités qui n’ont pas les moyens d’imposer que les cinémas changent leur lampe. Tirer des copies, c’est une jungle entre les trois systèmes qui existent, les différentes tailles d’écran... Si vous donnez une copie en RealD 3D, ça ne sera pas la même que si vous la faites en alternatif avec les lunettes actives. Et selon la taille des cinémas, leur système, il faut faire des copies différentes. Il y a parfois des problèmes, l’exploitant reçoit une copie pour du RealD et en fait il est en actif...

Les Américains parlent d’arrêter le relief, je pense que cela va donner une carte à jouer à nos cinémas nationaux. Ils se sont engouffrés dans la voie technique qui est une impasse. C’est la mauvaise solution d’essayer de tout calibrer. Le stéréographe doit intervenir au moins autant qu’un directeur photo intervient sur le plan artistique. On ne peut pas donner à une machine un studio à éclairer, on ne peut pas avoir un éclairage automatique. C’est la même chose pour la 3D. Aucun logiciel, aucune machine ne peut créer l’image 3D car il faut naviguer à vue.

Il y a l’histoire à raconter. Le relief intervient comme un comédien : se mettre en avant ou se mettre dans un coin. Quand le relief n’est pas indispensable à l’histoire, il n’a qu’à se faire oublier. Une de mes principales préoccupations, c’est de faire des images qui ne seront pas fatigantes. Que les lunettes soient oubliées pendant la projection.
Un stéréographe, c’est quelqu’un qui doit savoir gérer l’espace. Dans le cinéma américain, on se rend compte que la 3D est réglée pour converger vers l’acteur principal. Et le décor passe au second plan. Avec le risque de faire mal aux yeux !

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

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