Entretien avec le directeur de la photographie Glynn Speeckaert, AFC, SBC, à propos du film "La Résistance de l’air", de Fred Grivois

La Lettre AFC n°254

[English] [français]

Partageant son temps entre les longs métrages francophones et anglo-saxons, Glynn Speeckaert tourne également de nombreuses publicités à travers le monde. Parmi ses films les plus remarqués, on peut noter sa collaboration avec Xavier Giannoli (A l’origine, et bientôt Marguerite), Koen Mortier (Ex Drummer) ou Guillaume Galienne, sur la comédie ayant remporté le César 2014 du meilleur film (Guillaume et les garçons à table). Il sera prochainement à l’affiche de La Résistance de l’air, de Fred Grivois, avec Reda Kateb et Ludivine Sagnier, ainsi qu’à celle de Moonwalkers, premier long métrage du réalisateur de publicité Antoine Bardou-Jacquet. (FR)
La Résistance de l’air
Photogramme

Parlez-moi de ce nouveau film, La Résistance de l’air, qui va bientôt sortir en France...

Glynn Speeckaert : C’est un film qui commence sur un ton un peu social, avec un personnage principal (Reda Kateb) qui traverse des difficultés dans sa vie... Problème de boulot, rupture sentimentale... Et son chemin le fait croiser celui d’un malfrat qui lui propose de tirer parti de son talent au tir à longue distance, puisqu’il est lui même champion olympique de cette catégorie. Peu à peu l’histoire bascule dans le thriller, tandis qu’il accepte de remplir des "contrats" sur des gens...

Quels ont été vos choix d’images ?

GS : Quand j’ai lu le script, j’ai tout de suite imaginé le film en hiver. Avec Fred Grivois, le réalisateur, on a changé pas mal d’ambiances jour en nuit, ou simplement adapté l’ambiance à cette espèce de lumière qu’on trouve dans les pays du Nord. Le genre de journée grise qui oblige les gens à laisser la lumière allumée à l’intérieur des pièces... Ce n’est pas une chose que je fais souvent mais qui je trouve fonctionnait très bien pour ce film. Parmi les influences que je pourrais citer, même si c’est un peu “La Référence” parmi les opérateurs, c’est ce qu’a fait Roger Deakins sur Prisonners, de Denis Villeneuve. Un film glaçant, avec ces lumières tungstène qui se mêlent aux ambiances très froides.

La Résistance de l’air
Photogramme

Comment avez-vous éclairé les décors principaux ?

GS : Il y a par exemple beaucoup de scènes dans l’appartement du personnage principal, pour lequel la production avait loué un décor dans un petit village de la région parisienne. Bien que toute la rue ait déjà été réservée pour placer éventuellement des nacelles avec des HMI 18 kW, j’ai en fait opté pour quelque chose de radicalement différent, avec des découvertes à peine surexposées, et une lumière très douce sans jamais d’ombre portées. Je me suis contenté d’utiliser des Goya 4 kW équipés de Chimeras pour assurer un minimum de continuité depuis les balcons.
En fait pendant la journée on tournait avec très peu de lumière à l’intérieur, et ces ambiances me permettaient simplement de pouvoir continuer à tourner en fin de journée, quand la lumière extérieure chutait rapidement. Autre détail, je faisais mouiller à chaque plan les vitres, de manière à suggérer la pluie, et l’humidité de l’hiver. Et cela que ce soit dans les appartements ou dans les voitures, dans lesquelles on a aussi pas mal tourné.

Quel choix d’objectifs avec cette lumière ?

GS : Comme j’étais dans cette configuration de lumière extrêmement douce et d’ambiances assez sombres, j’ai choisi de tourner avec la série G anamorphique de Panavision. C’était important de contrebalancer un peu cette douceur avec des optiques très piquées comme le sont les G. J’adore pouvoir tourner avec les optiques Panavision, car je trouve qu’elles offrent une palette très large en termes de prise de vues anamorphique ou sphérique en fonction des besoins.

Un décor qui sort de l’ordinaire ?

GS : Comme la fédération française de tir n’a pas trouvé le scénario à son goût, on n’a pas pu tourner dans un vrai stand de tir... Du coup la production a trouvé une usine désaffectée dans Paris qu’on a pu entièrement investir pour recréer ce décor. C’était super parce que dans un vrai stand de tir on n’a pas des tubes fluos sur 300 mètres dans la profondeur !
Ça fait parti de cette petite magie qu’on peut insuffler à un décor en tant qu’opérateur, sans que ça se remarque obligatoirement... Les traits de lumière donnent soudain une perspective au lieu et une ambiance radicalement différente de ce qu’on avait pu constater lors de repérages. Une ambiance à la fois naturaliste, mais pourtant irréelle... C’est souvent dans ce genre de direction que j’essaye de travailler la lumière.

La Résistance de l’air
Photogramme

Avec quels outils travaillez-vous sur le plateau ?

GS : Je viens de la génération du film. Donc, je continue à utiliser ma cellule sur les plateaux, même quand je tourne en Arri Alexa XT Raw comme sur ce film. Un autre accessoire important dans ma panoplie, c’est un moniteur Transvideo que j’utilise comme un spotmètre, et qui me sert de référence. Et puis maintenant, il y a aussi le rôle important du DIT qui m’assiste en préparant des looks avant et pendant le tournage.

Vous avez aussi tourné récemment Marguerite, le nouveau film de Xavier Giannoli...

GS : Comme pour le film A l’origine que j’avais fait précédemment avec lui, le scénario est adapté d’une histoire vraie. Marguerite, c’est la plus mauvaise chanteuse d’opéra de l’histoire (inspirée de Florence Foster Jenkins), qui sert de personnage central, et Catherine Frot l’interprète. Une fois de plus, c’est l’histoire d’un grand mensonge car tout le monde sait qu’elle chante faux, et pourtant personne n’ose le lui dire !
Pour ce film, j’ai d’abord eu le sentiment que Xavier souhaitait faire le film en noir et blanc... Et puis j’ai découvert une photo de Coco Chanel faite par George Hoyningen dans Le Monde pendant un vol long courrier. Je me suis dit qu’on pourrait faire une sorte de noir et blanc avec des touches de couleur, comme le rouge à lèvres qui ressort dont je me souviens sur ce cliché. J’ai fait des recherches sur la question, et j’ai déniché un autre livre de photos baptisé Capa in Color qui m’a inspiré pour aboutir à cette sorte noir et blanc avec très peu de couleur.

Marguerite
Photogramme

Une lumière plus "vintage" ?

GS : Le film est éclairé très contraste. Des 18 kW qui rentraient par les fenêtres du décor à Prague... Des blancs qui pétaient littéralement dans l’image, et des noirs très denses. Sur les optiques, j’ai aussi fait des recherches par rapport à ce que pouvaient utiliser les photographes de l’époque... Et puis en discutant chez Panavision à Los Angeles, on a pu organiser une série de tests avec une grande partie de la gamme très riche qu’ils ont là-bas. Finalement le choix s’est arrêté sur la série anamorphique C en version "uncoated" (sans traitement antireflet). Des objectifs qui "flarent" à mort, utilisés sur 80 % du film.
Seuls quelques plans ont été faits avec la série C "normale" en complément, toujours sur une Alexa XT en Raw 4/3.

Où avez-vous tourné ?

GS : Le film a été tourné à Prague de mi-septembre à début décembre 2014. Beaucoup de choses ont été faites dans un château, mais il y a aussi des décors d’opéras et d’extérieurs rues... L’intégralité de l’équipe est tchèque, mais j’ai pu quand même partir avec Michel Galtier, mon pointeur, et Adrien Blachère, mon DIT. C’est difficile pour moi d’envisager un tournage en numérique sans mon équipe image.
On arrive toujours plus ou moins à s’adapter aux équipes locales pour ce qui est de la machinerie ou de la lumière, mais la gestion de la caméra est devenue tellement importante... C’est une des clés de la chaîne de fabrication moderne d’un film. En travaillant en amont avec Adrien sur les "looks", on gagne énormément de temps au tournage, et six mois plus tard, quand le film est en finition, on peut alors s’appuyer sur le travail déjà effectué pour étalonner le film.

Marguerite
Photogramme

Du coup, avez-vous encore besoin d’étalonner le film ?

GS : Oui ! On a évidemment besoin d’un étalonneur qui va raccorder et modifier les ambiances selon les choix de montage, l’illustration musicale... C’est eux qui finissent le travail avec beaucoup de soins. Marguerite a été étalonné par Magalie Leonard chez Mikros image, et Isabelle Julien s’est chargée de La Résistance de l’air chez Digimage. Mais le travail sur le plateau me semble un des vrais intérêts de la chaîne numérique. Le négliger en se disant que tout se fera par la suite n’est pour moi pas une vraie méthode de travail.

Qu’est-ce qui a changé autrement pour vous avec l’Alexa ?

GS : La sensibilité évidemment a changé les choses. Sur Marguerite, il m’est arrivé d’éclairer certains plans en intérieur avec juste une ampoule tungstène de 200 W. En film, on pouvait éventuellement faire ça, mais en poussant la pellicule... Ou en bricolant un système qui permette d’utiliser une ampoule beaucoup plus puissante, qui chauffait énormément... Ou en extérieur nuit urbain, on passe souvent plus de temps à faire éteindre les sources de lumière qu’à en rajouter ! Faire l’ombre en quelque sorte plus que la lumière.
Mais quel que soit l’outil, numérique ou argentique, il faut oser faire des choix à la prise de vues. Le fait de les visualiser immédiatement ne doit pas faire peur. Surexposer tel fond si c’est nécessaire, laisser telle partie de l’image dans le noir si l’on veut... Ce n’est pas le fait de les voir tout de suite qui change la décision, ça simplifie les choses et ça accélère le processus. C’est tout.

Marguerite
Photogramme

(Propos recueillis par François Reumont pour la SBC)

La Résistance de l’air
Réalisation : Fred Grivois
Production : Iconoclast
Décors : Pierre Pell

Marguerite :
Réalisation : Xavier Giannoli
Production : Fidélité
Décors : Martin Kurel

La Résistance de l’air
1er assistant opérateur : Michel Galtier
DIT : Adrien Blachère
"Gaffer" : Thierry Baucheron
Chef machiniste : Félix Touret
Moyens techniques : Panavision Alga

Marguerite
1er assistant opérateur : Michel Galtier
DIT : Adrien Blachère
Moyens techniques : Panavision