Entretien avec le directeur de la photographie Glynn Speeckaert, SBC, à propos du film "La Source des femmes" de Radu Mihaileanu

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Après avoir fait ses armes en tant qu’électricien, Glynn Speeckaert, SBC, partage désormais sa carrière de chef opérateur entre fiction cinéma et de nombreuses campagnes de publicité internationale. Basé depuis peu aux Etats-Unis, il intègre dans sa filmographie à la fois des films anglais et allemands ou français.
Après A l’origineXavier Giannoli l’a appelé en remplacement de Yorrick Le Saux, c’est au tour de Radu Mihaileanu de faire appel à son talent pour La Source des femmes, sa deuxième présence en compétition officielle cannoise.
Glynn Speeckaert

Au niveau de l’image, comment qualifieriez-vous La Source des femmes  ?

Glynn Speeckaert : Radu Mihaileanu disait toujours qu’il voulait faire « un conte de fée oriental ». On s’est mis d’accord sur une base d’image très naturaliste, car on ne pensait pas qu’il fallait faire trop dans le " sophistiqué ". On a surtout eu la chance de trouver un lieu qui correspondait exactement au scénario, avec une source dans les collines en surplomb. Un tout petit village à une heure de Jeep de Marrakech, vraiment authentique, sans électricité ni eau courante… Lors des premiers repérages, les villageois étaient même très méfiants, si bien qu’il n’y avait presque personne dans les rues, à part quelques hommes… Le film y a été tourné en soixante jours, pour un budget dans les 7 millions d’euros, avec quelques intérieurs recréés en studio, dans l’école de cinéma de Marrakech.

Comment avez-vous éclairé ce village ?

GS : L’histoire est un peu hors du temps, ça se passe certes maintenant, mais ça pourrait très bien se dérouler il y a 50 ans… D’une certaine manière, je ne voulais pas qu’on sente la lumière artificielle. J’ai par exemple souvent éclairé en réflexion, en faisant taper un 24 kW HMI sur un mur… De cette manière, les couleurs du lieu sont très présentes, et ça fait très authentique.
Pour garder aussi ce côté très naturel à la lumière solaire, j’ai volontairement évité de " raccorder " à tout prix quand le soleil était voilé ou passait. Comme, en plus, on a tourné d’octobre à décembre, les conditions de lumière n’étaient pas toujours celles qu’on associe au Maghreb… Donc, il y a pas mal de " faux raccords " ou du moins de fausses teintes au cours des séquences… C’est travaillé… mais ça ne se sent pas !

Sur le plateau


Avec quel système avez-vous tourné ?

GS : Au début, Radu voulait vraiment un " look " très documentaire, à l’épaule, en filmant souvent au 18 mm. Du coup le choix du 1,85 se justifiait, d’autant que la source est située au-dessus du village, en hauteur, et qu’il nous fallait la situer dans les plans larges.
Logiquement, on a tourné en 35 mm 3perf, une combinaison qui me convient bien par sa légèreté et sa latitude en extérieur jour. Tout le matériel est venu de Paris, loué par TSF, et la pellicule est de la Kodak 500 ISO pour les nuits, et de la 100 pour le reste. Quelques intérieurs ont été faits en 250D.

Depuis, j’ai eu l’occasion de tourner pas mal de pubs en Alexa, et je dois avouer que la question du choix du film se poserait désormais sur un tel projet. On sent que quelque chose est en train de se passer… que ce soit dans les labos ou chez les loueurs…
Sans doute cette nouvelle caméra va-t-elle devenir le bourreau de la négative 35 mm. Surtout si une version à capteur 4/3 est commercialisée, avec, pourquoi pas, un viseur optique…

Et les objectifs ?

GS : Des Cooke panchro. Un choix d’optiques anciennes qui ont cassé le côté très contraste de la lumière naturelle là-bas. Je préfère souvent tourner avec des optiques moins contrastes et récupérer ensuite les choses à l’étalonnage. Pour filtrer, j’ai utilisé des Varicolor pour quelques plans à la fin. Et pour les " close up " clés de Leila Bekhti ou Hafsia Herzi, j’ai sorti de vieux diffuseurs Schneider, en jouant aussi avec mes doigts devant l’optique pour créer des zones de flou… Un peu comme un effet de " tilt & shift " du pauvre…

Avez-vous rencontré des difficultés sur certaines séquences ?

GS : J’ai eu des problèmes parfois sur les extérieurs nuit du village. Je n’avais pas les moyens de louer un Softsun et le placer très haut sur une nacelle en guise de lune artificielle, comme il m’arrive de le faire sur d’autres films. Du coup, je me suis lancé dans des images très sombres, en essayant de tirer parti de tout ce que je pouvais trouver comme source de lumière naturelle dans le champ.
En rajoutant quelques sources tungstène sur les façades, et en les sous-exposant beaucoup, on parvient à conserver suffisamment de détails. Une des inspirations en la matière était les séquences de nuit de Green Zone, tournées également au Maroc par Barry Ackroyd.

Comment s’est déroulée la postproduction ?

GS : J’ai travaillé chez Eclair avec Isabelle Julien, une personne magnifique et d’un grand professionnalisme. Le film est finalisé en 2K et sera surement projeté en DCP. Rien de vraiment compliqué sur cette phase, qui a abouti à une image assez neutre – chaude selon les demandes de Radu. Seule petite surprise : un petit manque de piqué sur certains plans larges au 18 mm, sans doute à mettre sur le compte des incessants trajets en jeep qui ont dû surement jouer sur le calage très fin de cette optique… Mais rien de grave, vraiment !

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)