Entretien avec le directeur de la photographie Laurent Brunet, AFC, à propos du film "Un homme qui crie" de Mahamat-Saleh Haroun

Sélection officielle du Festival de Cannes 2010, en compétition

par Laurent Brunet

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Laurent Brunet, qui a photographié tous les films de Raphaël Nadjari (Téhilim, sélectionné à Cannes en 2007), a une grande habitude des tournages à l’étranger. Mais il ne connaissait pas l’Afrique et a découvert ce pays pour une première collaboration avec Mahamat-Saleh Haroun, le seul Africain de la compétition à Cannes avec Un homme qui crie, son quatrième long métrage. A l’origine, le titre complet était Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse, une citation du Cahier d’un retour au pays natal du poète Aimé Césaire.

Mahamat-Saleh Haroun a tourné dans son pays, le Tchad (qui n’avait encore eu aucun représentant en compétition à Cannes). Abouna avait été remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs en 2002 et Daratt fut primé à Venise en 2006. Un homme qui crie a pour héros un sexagénaire, ancien champion de natation, et son fils, dans N’djamena en pleine guerre civile.

Protection contre la poussière
Laurent Brunet et Emilie Monier, assistante caméra

Ce film devait se tourner en numérique au départ avec un autre opérateur, tu as choisi un autre support. Pourquoi ?

Laurent Brunet : Je n’avais pas vu les films d’Haroun et l’on a appris à se connaître pendant le tournage. Après la lecture du scénario, que j’ai beaucoup aimé, je ne sentais pas ce film en numérique et j’ai proposé au réalisateur de tourner sur un support film. J’avais le sentiment que, pour cette histoire, il fallait retrouver un peu d’organique
Et puis, même si je ne connaissais pas l’Afrique, j’ai pas mal tourné dans des pays du Moyen-Orient, où il y a d’énormes contrastes. Avec une image électronique, je me serais battu tout le temps contre ces contrastes. Ça n’a pas été facile économiquement, mais Fuji nous a beaucoup aidés pour rendre le tournage possible en 35 mm.
La Red, pressentie au départ, est une fausse promesse de légèreté, elle n’est pas ergonomique et elle a finalement peu de latitude alors que le film encaisse bien mieux. Connaissant la fragilité du budget, j’ai fait le choix de partir léger, avec une Aaton 3 perfos et une série Zeiss T2.1 avec un étalonnage classique en argentique.

Le soleil, notre allié...

As-tu été obligé de compenser les écarts de contraste en rééclairant ?

LB : J’ai pris peu de lumière, quelques Kino, des barrettes industrielles, des jokers 400 et 800 Watts. Principalement, j’ai éclairé par l’extérieur, en renvoyant le soleil à l’aide de réflecteurs et je n’ai jamais rééclairé les intérieurs. Toute la partie hôtel est tournée juste avec des Kino et les tubes que nous avons changés pour des tubes moins verts. Il y a d’énormes problèmes d’électricité à N’djamena avec sans cesse des bascules sur des groupes électrogènes.
Lors des repérages, j’avais pris connaissance de ce problème électrique et c’est aussi pour cette raison que je ne voulais pas m’encombrer de grosses sources. C’était une contrainte, mais c’est aussi parce que je ne voulais trop sophistiquer la lumière. Haroun m’a beaucoup parlé de la lumière sur ses précédents films et il voulait changer, la question du suréclairage revenait souvent. C’est vrai que les peaux noires sont habituellement rééclairées. Je n’ai donc pas changé mes habitudes de travail.

"Un homme qui crie" {JPEG}

Ce parti pris de ne pas forcément voir les visages, les yeux, c’est aussi pour servir un choix de mise en scène ?

LB : Oui, absolument. Haroun avait envie que l’on devine plus qu’on ne voit. Pour sentir peut-être encore un peu plus ce qui se passe dans la tête du personnage. J’ai beaucoup joué avec la sous-exposition en nuit. Faire une nuit avec des murs blancs et des peaux noires, c’est un cas d’école ! Pour la première fois, j’ai filtré pour ne pas me retrouver avec une image trop contrastée, le but étant de me laisser une marge après sur le gonflage et sur l’internégatif.

Mahamad Saleh Haroun est le seul Tchadien à faire du cinéma (du moins que l’on connaisse !), est-ce que sa mise en scène traduit quelque chose de particulier ?

LB : Un homme qui crie est un film très peu découpé. La mise en scène est très épurée. Nous avons tourné un minimum d’axes, souvent en plan fixe, avec un minimum de prises (25 000 mètres de pellicule). Le scénario s’est pas mal déplacé pendant le film.
Au début du tournage, Haroun a cherché le film, nous avons tourné des plans sans être convaincus qu’ils allaient être montés. Le montage a radicalisé le film dans son écriture. La colonne vertébrale reste, mais il y a des personnages qui ont disparu, d’autres qui ont repris de la consistance. Sa manière de travailler n’est pas figée, il revisite, il réinvente. Il est en recherche pendant le tournage, il est plus dans le ressenti que dans la fabrication.

Un mot sur ton équipe...

LB : Comme il n’y a pas du tout de cinéma au Tchad, il n’y a ni techniciens, ni infrastructure. C’est un film subventionné par la France, donc avec une obligation de prendre des acteurs et des techniciens français. L’équipe machinos et électros est arrivée du Burkina Faso. J’ai été ravi car c’était des techniciens hors pair, très professionnels, drôles…

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

Dana, chef opérateur du son, et Emilie Monier, assistante caméra

Pellicules : Fuji 250D et Eterna 500T
Laboratoire : Arane