Haskell Wexler, ASC, icône de l’American New Wave, vient de nous quitter

Par Richard Andry, AFC, et Caroline Champetier, AFC
Nous ne croiserons plus sa silhouette longiligne d’éternel adolescent, la casquette gris anthracite délavé vissée au-dessus d’un regard bleu ciel nuageux tendre souvent peuplé d’éclairs.

Et ce, ni dans les couloirs de Camerimage où il aimait venir saluer "tout le monde" ni sur les estrades des master-class où il partageait humblement avec l’auditoire son immense talent et ce non pas comme une "diva" mais avec toute sa sensibilité, tous ses doutes, ses fêlures, ses blessures, le cœur ouvert ; mais aussi avec son engagement d’éternel contestataire de l’establishment et ses fameux redoutables coups de gueule. Chacune de ses interventions était politique, au sens noble du terme. Sans concession. "A la Godard", dont il se référait sans cesse.
Car, malgré deux Oscars (dont il ne se vantait jamais) amplement mérités (Qui a peur de Virginia Woolf, Bound for Glory), il ne jouait pas les "stars" et sa priorité était toujours à l’ouverture vers l’autre. Combattre côte à côte. Comme il l’avait fait avec son compère et ami le grand Conrad Hall, ASC, avec qui il avait osé commettre Who needs sleep ?, film réquisitoire sans appel sur les conditions de travail sur les plateaux américains. Mettant son talent au service de causes humanistes, contre la guerre du Vietnam, les tests atomiques sur les animaux, le racisme, le fascisme rampant mais aussi en faveur des minorités, des exploités.

Il avait réalisé Medium Cool, au sujet duquel il revendiquait l’influence de la Nouvelle Vague française, avec ce plan final clin d’œil au Mépris.
A chaque Master Class, il n’oubliait jamais de citer son amour pour le “Caméflex French light camera” avec lequel il avait tourné entre autres Qui a peur de Virginia Woolf. Il aimait tant expliquer le magistral plan séquence à la main et faire l’apologie de cette caméra mythique dont il possédait un exemplaire, maintenant au musée de l’ASC.
C’était aussi un grand fan de JPB et des caméras Aaton, dont il avait décliné tous les modèles et, que ce soit en 16 ou en 35, il avait adopté avec passion “The cat on the shoulder”.

Haskell Wexler, Aaton XTR sur l’épaule
DR

En 2011, à la conférence internationale (ICS) organisée à Los Angeles par l’ASC, où nous représentions l’AFC, virevoltant caméra à la main, il n’avait cessé de filmer pendant cinq jours toutes les interventions, tous les évènements, interrogeant chacun sur sa vision du cinéma et de la vie, et sur les problèmes que nous rencontrions dans l’exercice de ce métier qu’il aimait tant. C’était impressionnant : il n’avait que 89 ans. Quelques mois après, nous en recevions chacun un exemplaire. Ce grand Monsieur savait partager. A la fin des années 1970, il proposait de prêter son matériel de prise de vues aux jeunes cinéastes qui en avaient besoin pour faire leur premier film.
Il est parti dans sa 94e année et sûrement avec dans la main, la petite caméra numérique qui ne le quittait plus depuis plusieurs années et avec laquelle il continuait à filmer le regard des autres.