Hommage à Chris Marker

Par Pierre Lhomme, AFC

par Pierre Lhomme La Lettre AFC n°223

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Un homme exceptionnel vient de nous quitter, Chris Marker. Il est mort le jour de ses 91 ans à sa table de travail. Ma rencontre avec lui, en 1962, et notre collaboration depuis ont été déterminantes dans mon parcours d’homme et de cinéaste. Chacune de nos rencontres me confortait. Je l’estimais profondément.
Pierre Lhomme
La table de travail de Chris Marker
Photo Pierre Lhomme


Témoignage paru dans Positif n° 433 - Mars 1997
Propos recueillis par Olivier Kohn et Hubert Niogret

Pierre Lhomme
Chef opérateur

Le Joli Mai
La première fois que j’ai rencontré Chris. pour le film, nous avons surtout parlé technique. Notre problème était d’aller vers les gens sans les contrarier. Mais le matériel de l’époque, qui n’était pas comparable à celui du documentaire ou du reportage d’aujourd’hui, posait de ce point de vue des difficultés majeures. Par exemple, la caméra n’était pas blimpée, nous l’avons blimpée nous-mêmes, tant bien que mal. Le synchronisme par quartz n’existait pas, la caméra était reliée au Nagra par un fil dans lequel nous nous prenions les pieds sans arrêt. J’ai très vite senti que je ne pourrais pas travailler sans écouteur, ce qui ne s’était pratiquement jamais fait jusque-là. J’avais besoin d’être immergé dans les paroles des gens pour que l’image soit en harmonie avec elles. Le son m’aidait à libérer la caméra.

Dans la rue
Une partie des rencontres avaient été prévues à l’avance par Chris, et d’autres, tout à fait imprévues, ont trouvé leur place dans le film. L’obsession de Chris c’était qu’on soit à la fois modestes et souples, qu’on n’effraie surtout pas les gens avec nos « outils ». Quand on les approchait, on laissait la caméra dans un coin et on parlait avec eux, simplement, jusqu’au moment où on se rendait compte qu’on pouvait filmer tout en continuant à parler. Ça paraît facile et naturel aujourd’hui, mais à l’époque, ça impliquait une vraie préparation.
Je me souviens de journées d’une densité extraordinaire. On était épuisés, et pourtant on éprouvait le besoin de parler des gens qu’on avait rencontrés. On était étonnés par tout ce qu’on voyait, par ce que les gens nous disaient. Cette descente dans la rue, par rapport à toutes les idées préconçues que je pouvais avoir, a été une formidable découverte. J’étais médusé par les gens que nous filmions.
Avec moi, Chris travaillait par touches. Les idées qu’il avait étaient souvent extrêmement précises, mais il y arrivait toujours sur la pointe des pieds, par un dialogue. Il avait certainement des idées directrices, mais il restait très discret. Ce qui venait de moi, c’était le regard. Et le dialogue avec lui m’aidait à avoir un bon regard. C’est sans doute pour ça que notre collaboration a été si complète. D’où ma présence au générique comme coréalisateur. Ce n’était pas prévu au départ, et quand j’ai vu le film, j’ai été très touché. Si vous avez ce type de collaboration avec quelqu’un qui s’approprie tout ce qu’il y a sur l’écran, et cela m’est arrivé souvent par la suite, vous vous souvenez de Marker, et vous vous dites que ce type de collaboration, vous n’en voulez plus. Filmer à la main implique trop l’homme à la caméra pour qu’on le considère comme un simple robot.
Après ce film, j’ai eu d’autres expériences de « cinéma direct », mais ça n’a pas duré longtemps, parce que j’avais ce sentiment de frustration par rapport au travail avec Chris.

Le montage
Au cours du tournage on s’était tellement libérés de la technique qu’on avait engrangé une quantité incroyable de documents. Il y avait plus de 50 heures de rushes, au point que la première version finalisée durait 7 heures. Elle a été projetée une ou deux fois mais, malheureusement pour nous, c’était impensable de sortir le film sous cette forme. Pour Chris, ça a été le moment le plus difficile, parce qu’il avait l’impression de fausser le regard en le réduisant. Un des principes du montage avait été de donner vraiment la parole aux gens. Chris a toujours monté des moments qui avait une vraie durée, pour ne pas les trahir. C’était notre obsession, de ne pas faire comme les actualités ou le cinéma d’enquête, qui ne gardent que des bouts de phrases tirés du contexte. C’est un point de vue moral. Mais c’est difficile de respecter un individu, difficile de ne pas être submergé par le pittoresque et la caricature. Par exemple le jeune couple qui vit en dehors de la réalité : ils parlent de la vie qu’ils imaginent, ils ont des rêves d’adolescent. S’il n’y avait pas la longueur, ça pourrait être terrifiant. Alors que c’est très touchant : ils sont magnifiques tous les deux, infirmes mais magnifiques.

A bientôt j’espère
La Solitude du chanteur de fond

A bientôt j’espère était constitué d’entretiens avec des ouvriers de la Rhodiaceta et de plans d’ambiance autour de l’usine (on n’avait pas eu le droit de rentrer à l’intérieur). Nous habitions chez les animateurs du centre culturel. C’était formidable parce que pour la première fois on rencontrait des syndicalistes dont le souci principal n’était pas le salaire. C’est ce qui nous a le plus frappé : toutes les discussions tournaient autour des conditions de vie et d’argent, de la relation humaine, il était peu question de salaire. Ça préfigurait les grandes grèves de Nantes et Mai 68. Le travail avec Chris était très proche de l’esprit du Joli Mai et nous retrouvions nos bonnes habitudes, comme pour La Solitude du chanteur de fond d’ailleurs, qu’on a tourné sept ans plus tard. À ce moment-là, je n’avais pas tenu de caméra à la main depuis longtemps. Nous avons tourné huit jours chez Montand, et les deux premiers jours, j’ai souffert le martyre, j’avais des crampes partout. Et puis la machine est repartie, et à la fin du film, j’étais en pleine forme !

Sur le tournage du "Joli mai" de Chris Marker
De dos, les architectes ; face à eux, de g. à d., Antoine Bonfanti, Etienne Becker, Pierre Lhomme et Pierre Grunstein, homme à tout faire – Photo Chris Marker


Nouvelles techniques
Les films que j’ai faits avec Chris sont vraiment marqués par notre manière de travailler ensemble. Par la suite, petit à petit, il s’est passé d’opérateur (pour Le Mystère Koumiko par exemple). Mais la grande évolution, c’est à partir du moment où le matériel lui permet l’autonomie, où il s’empare de la vidéo et de l’informatique pour cerner tout seul l’essentiel de son propos. Quand il a eu son « laboratoire » à Argos, les choses ont beaucoup évolué, à l’époque de Sans soleil.
Nous avions régulièrement des discussions là-dessus. J’allais le voir travailler, ne serait-ce que pour me tenir au courant de ces techniques que je ne connaissais pas bien à ce moment-là. Je crois que la vidéo et l’ordinateur lui donnent des ailes, le libèrent d’une grande partie des contraintes matérielles et financières. Du coup son travail paraît plus solitaire, mais ce n’est pas un homme solitaire, contrairement à ce qu’on pense. Il est incroyablement au courant de tout ce qui se passe, par curiosité, par besoin d’être en phase avec les gens. C’est un homme qui vit intensément, mais qui se protège. Sur beaucoup de points, nous étions très proches, pas avec la même intelligence, la même culture, mais nous étions à l’unisson, sur la façon de sentir l’Histoire par exemple, et c’est encore vrai aujourd’hui. J’aime les questions qu’il se pose, et la façon dont il se les pose. C’est un travail de réflexion, mais aussi de réaction, une réaction viscérale à l’Histoire, qui ne passe pas seulement par l’intelligence. (21 janvier 1997)

Etienne Becker et Pierre Lhomme, KTM à la main
DR