Roger Fellous

Il était ma lumière, je vivais dans son ombre

par son frère Maurice

La Lettre AFC n°152

Entre 1935 et 1939, ayant perdu nos parents trop tôt, il me sortait parfois de mon orphelinat ou de mes pensions et sacrifiait sans aigreur son temps précieux de jeune homme en m’emmenant avec lui dans les studios Pathé-Nathan à Joinville, où je pouvais admirer sous les sunligts : Harry Baur, Raimu, Michel Simon, Carette, Gabin, Arletty... voire m’asseoir sur les genoux d’Annabella ! Il assistait Thirard, Kruger, Hayer...

Il côtoyait Louis Née, Arrignon, Viguier, Picon-Borel, au cours des films : La Citadelle du silence, Fric-frac, Altitude 3200, Remorques...

C’était l’époque des horaires fous, 6 jours par semaine et les équipes s’endormaient parfois sur les plateaux !

Dès ses 20 ans, mobilisé en 1939, la guerre brisa son élan ! Il m’abandonna, par force, durant cinq années en restant là-bas dans un Stalag.

A la libération, certains privilégiés laissèrent leurs places aux prisonniers libérés, leur permettant un redémarrage. Ils ne sont plus là aujourd’hui pour les remercier, mais sachons nous en souvenir. Et déjà, tel un père, il me reprit sous son aile.

Albert le chameau et Roger Fellous, un prototype du Cameflex en mains, sur le tournage de " La Route inconnue " en 1949

Devenu caméraman (cadreur), il me proposa à ses côtés comme assistant auprès de Pierre Levent, Raymond Clunie. Il me semblait qu’il pensait plus souvent à mon devenir qu’au sien !

Parvenu au poste de chef opérateur (directeur photo), comme il l’expliquait lui-même, il était de la nouvelle vague bien avant qu’elle ne fût dénommée ainsi.

Et ne pas oublier tous les courts métrages, films d’entreprises sous la houlette de Pierre Long " Son et Lumière ", Roger Leenhart, Pierre Braunberger... les fictions diverses et René Barjavel à ses débuts.

Pierre Fresnay, Dary Cowl tenant le prototype du premier zoom Angénieux, le Camé 300 Reflex et Roger Fellous

Parmi les réalisateurs qui l’engagèrent à leurs côtés citons entre autres, Julien Duvivier, Luis Buñuel, André Cayatte, Georges Lautner, et Roger parvint à me proposer auprès de ces deux derniers afin de le remplacer.

A partir de cette époque, il me laissa naviguer seul sur ma lancée, de fils je devins son frère et nous restâmes soudés pour tout notre matériel de prise de vues acheté en commun et pour nos courts métrages.

Il suggérait, espérait, inventait. Il était toujours la lumière et, toujours dans son ombre, je bricolais.

C’est en préservant nos vies familiales personnelles que nous pûmes poursuivre cette entente professionnelle.

Tous les anciens de la profession m’appelaient Roger. Je ne m’en suis jamais offusqué, bien au contraire !

Il irradia de ses lumières Anne Sinclair dans 7/7 durant de nombreuses années. Elle fut et est encore aujourd’hui très élogieuse à son égard.

A l’hôpital, deux jours avant de nous quitter, il me susurra entre deux crises de douleurs : « On va tourner, l’objectif est-il bien en place ? »...

Peut-être se souvenait-il que, auprès de Pierre Fresnay, Darry Cowl tenait entre ses mains le prototype du premier zoom que Pierre Angénieux nous avait confié et que nous avions adapté ensemble sur notre Camé 300 reflex. Son ami de longue date, le réalisateur Marc Allégret venait de dire, doucement car il était très malade : « Attention ! Silence ; on va tourner ; le clap ; moteur ! »

NB : Raymond Clunie était de la famille du célèbre chef opérateur Marcel Lucien (Boudu sauvé des eaux) et son nom est l’anagramme de Lucien. (Marc Salomon, membre consultant de l’AFC)