Joseph Biroc, ASC (1903 - 1996)

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

La Lettre AFC n°258

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La reprise sur les écrans, au mois d’août dernier, de La Cité des dangers, un film de Robert Aldrich datant de 1975, nous offre l’opportunité de revenir sur la carrière d’un chef opérateur majeur et atypique : Joseph Biroc, ASC.
Une scène de "La Cité des dangers"
Catherine Deneuve dans "La Cité des dangers"
Burt Reynolds et Catherine Deneuve dans "La Cité des dangers"

Dans le contexte du cinéma américain de l’époque, alors que règne une nouvelle génération d’opérateurs (Conrad Hall, Gordon Willis, Vilmos Zsigmond...) et, avec eux, une autre approche de la lumière, les images fortement contrastées et d’inspiration "classique" de Biroc peuvent surprendre. Dans cette faible intrigue criminelle étoffée par une liaison amoureuse entre un policier (Burt Reynolds) et une call-girl (Catherine Deneuve), Biroc façonne en effet un type d’éclairage très directionnel et contrasté, totalement arbitraire et improbable, que jamais aucune source dans le décor ne vient justifier. Ce principe du key-light sied magnifiquement à la photogénie de Catherine Deneuve.

Pourtant, en connaissant mieux son parcours, depuis ses années de formation dès la fin du muet jusqu’à sa carrière de chef opérateur qui démarre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on s’aperçoit que son travail s’inscrit dans une longue tradition et qu’il a ainsi perpétué, à sa façon, une conception de la lumière héritée du noir et blanc et de la grande époque des studios, la RKO en particulier.

Né à New York le 12 février 1903, Joseph Biroc débuta dès l’âge de 15 ans au sein des laboratoires des studios Paragon, à Fort Lee dans le New Jersey (alors berceau du cinéma américain), apprentissage qu’il poursuit durant six ans dans différents labos, passage obligé pour de nombreux apprentis opérateurs. Biroc passera par toutes les étapes, à commencer par la perforation de la pellicule. En effet, à cette époque, afin de ne pas contrevenir au monopole d’Edison, la négative Kodak était livrée en bobines de 120 mètres non perforées aux sociétés n’appartenant pas au trust.

Tournage vers 1927. Joseph Biroc (au centre) et James Wong Howe (à droite)

Assistant opérateur à partir de 1924 d’abord pour la Paramount à Long Island, Biroc émigre vers Hollywood seulement vers 1927 où il collabore, entre autres, avec James Wong Howe. On le retrouve deux ans plus tard cadreur à la RKO où il abordera le parlant en travaillant avec Ray June sur Alibi, de Roland West, en 1929.

Il occupera ce poste durant une bonne dizaine d’années auprès de la plupart des grands opérateurs du studio (Leo Tover, Edward Cronjager, Henry Gerrard, Nicholas Musuraca et Robert de Grasse en particulier). Il lui arrivera même d’assurer une bonne partie de la photographie de certaines productions sans en être crédité au générique (L’Entreprenant M. Petrov, en 1937, et Bombardier, en 1942, par exemple, respectivement crédités à David Abel et Nic Musuraca).

On le retrouve ainsi sur la plupart des genres abordés par la RKO : des westerns interprétés par Richard Dix (comme le classique Cimarron, de Wesley Ruggles, en 1931), des comédies musicales avec Fred Astaire et Ginger Rogers, ou encore des mélodrames mondains. Ajoutons que Biroc seconda derrière la caméra le Français Lucien Andriot en 1933 sur Le Dr Cornelius, d’Irving Pichel, une comédie policière adaptée d’Edgar Wallace.
Dans leur ouvrage de référence – Cinquante ans de cinéma américain –, J. P. Coursodon et B. Tavernier mentionnent d’impressionnants plans séquences dans Five Came Back (John Farrow, 1939), un film éclairé par le génial Nicholas Musuraca (le maître des ombres et du contraste) que Biroc retrouve l’année suivante sur Tom Brown étudiant réalisé par Robert Stevenson.

De ses années passées à la RKO, Joe Biroc gardera donc toujours, en N&B comme en couleurs, le goût des images contrastées, des éclairages directionnels peu ou pas compensés. Il se souvenait avoir vu parfois des opérateurs installer un 5 kW sur la dolly avec la caméra : « Je me suis juré de ne jamais éclairer de cette façon. » Lors du tournage de Hammett, de Wim Wenders, en 1982, Biroc rapportait l’anecdote suivante : « Quand j’étais cadreur, il y a plusieurs années, j’ai travaillé avec un opérateur sensationnel qui s’appelait Henry Gerrard. Un jour, il filmait une scène avec un homme debout et une femme assise à sa droite, à côté de lui. La femme était éclairée d’un côté et l’homme de l’autre avec un léger contre-jour, et je lui dis « Henry, pourquoi ces deux personnes sont-elles éclairées de deux façons différentes ? » C’était un drôle de type, il porta son verre de contraste à l’œil, observa la scène et dit : « Ça à l’air vraiment bien, n’est-ce pas ? » Je répondis : « Oui, ça à l’air sacrément bien », puis il se tourna vers moi et ajouta : « Fais en sorte que chaque scène que tu photographies soit aussi bonne que possible, peu importe d’où vient la lumière. »

Tournage de "L’Entreprenant M. Petrov" en 1937
De gauche à droite : Ginger Rogers et Fred Astaire, le réalisateur Mark Sandrich (assis), le chef opérateur David Abel (debout en costume sombre) et Joseph Biroc derrière la caméra
The "International Photographer" d’août-septembre 1986
Photo de tournage de Are These Our Children (1931) avec le réalisateur Wesley Ruggles assis devant la caméra, le chef opérateur Leo Tover debout à sa droite et Joseph Biroc derrière la caméra

Ses vrais débuts comme chef opérateur à part entière datent donc de 1947 avec un film de William Wellman, Magic Town, une comédie légère "à la Capra" (dans laquelle il retrouve d’ailleurs James Stewart), photographiée dans une palette de gris soutenus et de noirs profonds.

"Magic Town", de William Wellman, en 1947 (avec James Stewart et Jane Wyman), premier film de Joseph Biroc en tant que chef opérateur

My Dear Secretary, en 1948, avec Kirk Douglas et Laraine Day, est une comédie sentimentale traitée dans des blancs et une subtile gamme de gris moyens. Les années qui suivent vont lui offrir l’opportunité d’affirmer un style davantage en contrastes et ombres profondes, en particulier dans le registre du film noir : Johnny Allegro, en 1949, et Loan Skark, en 1952 (deux thrillers avec George Raft) ; The Killer That Stalked New York, en 1950, ou encore Cry Danger, première réalisation de Robert Parrish en 1951, que J. P. Coursodon et B. Tavernier qualifient de « remarquable policier ».

La première moitié des années 1950 est marquée par la collaboration de Biroc avec Arnold Laven (trois films), le premier film en relief (Bwana le diable), un film de Jacques Tourneur (Les Révoltés de la Claire-Louise) et sa rencontre avec Robert Aldrich.
Les trois premières réalisations d’Arnold Laven (Without Warning !, en 1952 ; Vice Squad, en 1953 ; et Down Three Dark Streets, en 1954), sont généralement cataloguées dans la mouvance du thriller semi-documentaire inaugurée par Henry Hathaway juste après la guerre et parfois injustement sous-évaluées pour cette raison. Without Warning ! s’attache à décrire les méthodes d’enquête de la police afin de démasquer un jardinier serial-killer, mais sur la forme, Laven et Biroc optent pour une image plutôt diurne et solaire, des intérieurs souvent en légère contre-plongée et joliment éclairés dans une gamme de gris, prenant ainsi le contre-pied d’une stylisation excessive dans le clair-obscur à la John Alton.
Vice Squad (Investigation criminelle), sur la même structure scénaristique, bénéficie d’une distribution plus prestigieuse (Edward G. Robinson et Paulette Goddard) et, ceci expliquant cela, d’une photographie plus élaborée dans le style "film noir". Enfin, Down Three Dark Streets (L’Assassin parmi eux), toujours dans le registre des méthodes d’investigation du FBI, présente une riche palette de gris denses avec quelques scènes plongées dans une pénombre contenue sans effets trop appuyés.

On retiendra encore de cette première période que Biroc tourna en 1952 Bwana le diable, le premier film en relief (3D-NaturalVison) et en couleurs selon le procédé AnscoColor (procédé développé à la demande de John Arnold, responsable du département caméra de la MGM, et dérivé de l’Agfacolor allemand. Très peu sensible : 16 ASA Daylight).

Tournage de "Bwana le diable" en 1952, avec le dispositif 3-D dit NaturalVision : deux caméras Mitchell face-à-face

Les Révoltés de la Claire-Louise, de Jacques Tourneur, en 1953, est un film d’aventures quelque peu languissant mais qui bénéficie d’une belle photographie en Eastmancolor, tout en contrastes et couleurs chatoyantes, en partie tourné dans la moiteur de la jungle : « J’avais besoin d’un key-light à 1 250 foot-candles pour pouvoir tourner à f.4 », racontait Biroc. En effet, la toute première négative couleur Kodak sortie en 1952 n’affichait une sensibilité que de 16 ASA et elle était équilibrée pour la lumière du jour.
Joseph Biroc fut aussi un des premiers directeurs de la photo à travailler régulièrement pour la télévision. Dès 1950, il signa les images de cinq épisodes de la série Dick Tracy. Mais c’est en 1952 qu’il fit la connaissance de Robert Aldrich sur Straight Settlement, un épisode de la série China Smith. Le début de leur longue collaboration pour le grand écran démarre en 1954 avec Alerte à Singapour et se prolongera jusqu’en 1981 avec Deux filles au tapis.

"Alerte à Singapour"
"Alerte à Singapour"

Après le décevant Bengazi, de John Brahm, en N&B et SuperScope, et Le Cauchemar, un thriller de Maxwell Shane qui manque cruellement d’atmosphère, Biroc retrouve Aldrich en 1956 avec Attaque !, un film de guerre peu conventionnel sur la couardise d’un officier protégé par sa hiérarchie. Pour cette raison, le refus de l’armée américaine de prêter son concours au tournage contraint Aldrich et Biroc à l’efficacité dans la simplicité : peu d’extérieurs et de scènes à grand spectacle mais une action concentrée sur les corps, les visages, limitée à quelques espaces arbitrairement structurés par les jeux d’ombres et de lumière, une photo sèche, un N&B rugueux.

"Attaque !"
"Attaque !"

L’année 1956 marque aussi la rencontre de Biroc avec un autre réalisateur tout aussi atypique et anti-conformiste dans le paysage hollywoodien, Samuel Fuller, qui écrit dans ses mémoires : « Joe était un grand directeur de la photographie, ouvert à toutes mes idées les plus folles pour les angles de vues. » Ils tourneront quatre films ensemble en l’espace de deux ans : Run of the Arrow (Le Jugement des flèches), China Gate, Forty Guns (Quarante tueurs) et Verboten (Ordres secrets aux espions nazis).

Samuel Fuller et Joseph Biroc sur le tournage du "Jugement des flèches"

A propos du premier, film violent et baroque, sur fond d’extermination des Indiens et de guerre de Sécession, tourné en Scope et Eastmancolor, Jacques Loucelles écrit dans son Dictionnaire du cinéma : « Sur le plan formel, tout dans Run of the Arrow est d’une géniale perfection dans l’excès : l’écriture et la mise en scène, si intégrées l’une à l’autre (Fuller écrit en metteur en scène et filme en écrivain) ; le Technicolor de Joseph Biroc, tantôt rutilant et acéré, tantôt apaisé et serein... »
Suivront China Gate, un mélodrame sur fond de guerre d’Indochine filmé dans un superbe Scope et N&B puis Quarante tueurs, western d’une grande noirceur formelle avec sa photographie fuligineuse ainsi qu’une remarquable utilisation du Scope.

Hélas, malgré ces collaborations plus que convaincantes, la filmographie de Joseph Biroc effectuera souvent de longs détours à travers le tout-venant de la production commerciale américaine. Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les films dont il a signé la photographie d’autant que la plupart sont difficilement visibles ! Notons cependant qu’il travailla à trois reprises avec le vétéran et très académique Mervyn LeRoy : Retour avant la nuit, en 1958 (sombre mélodrame avec Jean Simmons), The FBI Story, en 1959 (avec James Stewart), et Le Diable à quatre heures, en 1961 (avec Spencer Tracy et Frank Sinatra). Oublions The Bat, de Crane Wilbur, en 1959 (pâle remake d’un classique de 1926 photographié alors par Arthur Edeson) où Biroc semble peu inspiré ; signalons un film de Vincent Sherman avec Richard Burton tourné en Alaska, (Ice Palace, en 1960).

Tournage de "Ice Palace" en 1960
Ray Danton et Diane McBain à droite, Vincent Sherman debout au centre et Joe Biroc accroupi avec son chapeau et sa Spectra à la main

Il faut attendre 1964 et son troisième film avec Aldrich – Chut... Chut, chère Charlotte –, pour retrouver un Joseph Biroc au meilleur de sa forme dans cette production de la Fox qui renvoie pourtant aux grands maîtres de la RKO tels N. Musuraca et R. Metty par ses jeux d’ombres profondes qui déstructurent l’espace, les angles de caméra insolites (plongées et contre-plongées), les objets et meubles qui obstruent le cadre dans un ensemble aussi baroque que déjanté en accord avec le jeu halluciné de Bette Davis. Film qui vaudra à Biroc une première nomination aux Oscars (statuette remportée cette année-là par Walter Lassaly et Zorba le Grec).

Générique de "Chut..., Chut..., Chère Charlotte"

Parmi la douzaine d’autres films qu’il tournera avec Aldrich, citons Le Vol du Phoenix (de nouveau avec James Stewart), Le Démon des femmes (avec Kim Novak), Fureur apache (avec Burt Lancaster), L’Empereur du Nord (avec Lee Marvin) et, bien sûr, La Cité des dangers en 1975.

A la fin des années 1960, Biroc tourna aussi coup sur coup trois policiers, ou films de détective, avec Frank Sinatra réalisés par Gordon Douglas (Tony Rome est dangereux ; La Femme en ciment et Le Détective) ; ainsi qu’un John Wayne, en 1973 (Les Cordes de la potence d’Andrew McLaglen), avant de partager l’Oscar en 1974 avec Fred Koenekamp pour La Tour infernale, de John Guillermin, célèbre film catastrophe dans lequel il aurait assuré, dit-on, les scènes d’action avec les principaux comédiens.

Faye Dunaway et Paul Newman dans "La Tour infernale"

Mais une autre forme de consécration viendra clore sa carrière au début des années 1980 quand Wim Wenders entreprend un film librement inspiré de la vie de Dashiell Hammett. Fin connaisseur du cinéma américain et grand admirateur de Samuel Fuller (qui interprétait le rôle du mafieux américain dans L’Ami américain), Wenders fait tout naturellement appel à Joe Biroc afin de retrouver, en couleurs, un style d’éclairage typique du film noir des années 1940. Biroc est alors âgé de 78 ans et vient de signer la photographie d’une parodie de film catastrophe, Y a-t-il un pilote dans l’avion ? et s’apprête à retrouver une dernière fois Robert Aldrich pour Deux filles au tapis, une sorte de "road movie", plongée réaliste et mélancolique dans l’univers du catch féminin.
Le tournage de Hammett connut quelques soubresauts... Philipp Lathrop assura d’abord une semaine de tests puis Joe Biroc tourna entre 10 et 12 semaines avant une interruption afin de remanier le scénario. Le tournage reprit avec Lathrop (Biroc ayant un autre engagement) et il dut refaire 85 % de ce qui avait été tourné, compte tenu des changements de scénario ! Mais le style instauré par Biroc demeure, Lathrop ayant par ailleurs reçu le même type de formation, lui qui officia une dizaine d’années comme cadreur au côté de Russell Metty.

Wim Wenders, Joe Biroc, Frederic Forrest et Samuel Fuller sur le tournage de "Hammett" en 1981

Notons enfin que Wenders confiera à Fuller le rôle du chef opérateur dans L’Etat des choses, en 1982, personnage prénommé Joe et dont Wenders devait déclarer plus tard à Michel Ciment : « Mon modèle pour son personnage fut Joe Biroc, le chef opérateur de Hammett, qui m’avait beaucoup impressionné, non seulement comme professionnel, mais aussi comme homme. Il avait 78 ans quand on a tourné, cela faisait cinquante ans qu’il tournait et il avait photographié plusieurs centaines de films. Pourtant il a conservé une forme de naïveté et regarde sa tâche d’un œil neuf avant chaque film, ce qui est plutôt rare à Hollywood où l’on pense qu’un professionnel est routinier.
D’un certain point de vue, c’est l’homme le plus routinier que j’aie jamais vu, mais dans cette routine il y avait une grande curiosité et une grande tendresse pour son travail. Fuller savait que son rôle était inspiré par Biroc et c’est d’ailleurs pour cela que je l’ai choisi. Biroc a photographié quatre films avec Fuller et pendant le tournage de Hammett, quand il était de bonne humeur, il faisait des imitations de Sam, tout-à-fait extraordinaires. J’ai dit à Sam : « Joe peut t’imiter parfaitement. Peux-tu imiter Joe ? » (Entretien avec Wim Wenders par Michel Ciment dans Passeport pour Hollywood, Ramsay Poche Cinéma - 1992)

Joe Biroc est décédé le 7 septembre 1996.

En vignette de cet article, Joseph F. Biroc, ASC, Claude Chevereau et Stuart Heisler, photographie signée extraite de la collection Chevereau de l’AFC.

Joe Biroc, Claude Chevereau et Stuart Heisler sur le tournage de "La Vie privée d’Hitler" en 1962
DR - Collection AFC