Julieta

Paru le La Lettre AFC n°264 Autres formats

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En octobre 2014, après quelques échanges chaleureux avec la production El Deseo, j’ai été invité à rencontrer Pedro Almodóvar à Lyon, où il venait recevoir le Prix Lumière du festival. Ce moment a marqué le début de notre collaboration.
Pedro Almodóvar, à gauche, et Jean-Claude Larrieu
Manolo Pavón


Dès notre rencontre, je me suis retrouvé face à des interrogations essentielles. Comment partager avec la forte personnalité de ce véritable "homme de la Mancha" ? Comment accéder à sa propre mythologie et, à partir de là, inventer une direction de lumière pour ce qui serait son vingtième long métrage ?
Durant le tournage, je ne l’ai pas quitté un seul instant, attentif à l’artiste qu’il est avant tout, à la vivacité de son langage, au regard qu’il porte sur le monde, à ses échanges avec les comédiens.
Mille fois, j’ai ri à le voir ainsi exister.
Par accumulation d’intuitions successives, jour après jour, j’ai tracé un chemin.
Il devise et interpelle en permanence, à mesure que sa montagne se construit, avec une force dans le regard, une certaine nostalgie aussi, mais en recouvrant le tout d’un humour considérable.

Pour la préparation, j’ai accompli plusieurs voyages à Madrid, en Andalousie, en Galice, en Aragon. J’ai rassemblé une équipe de collaborateurs qui se sont révélés remarquables : Fernando Beltran, le chef électricien, Carlos Miguel, le chef machiniste, José Ramón Delgado, le premier assistant à la caméra, et Joaquín Manchado, qui cadrait le film. Sa présence s’est révélée essentielle de par sa finesse, son humanité et sa connaissance de Pedro.

Jean-Claude Larrieu et Pedro Almodóvar sur le plateau de "Julieta"
Manolo Pavón

Parallèlement, j’ai décidé du type de matériel que nous utiliserions, préparé des stratégies, en particulier pour les deux premières semaines de nuit, dans le train, dans la gare d’Algodor, entièrement remodelée pour le film, ainsi que pour les étages de l’immeuble où Julieta a vécu deux vies, afin de recréer des temporalités différentes, de faire en sorte que parfois le soleil puisse inonder les décors.
J’ai eu la même approche pour les intérieurs de la maison de Yoan en Galicie, reconstruits en studio.

Tout à coup, les essais ont commencé par deux pleines semaines de tournage, avec les comédiens et l’équipe au grand complet. Une approche par touches, souvent radicales, du rendu général, des décors, de l’apparence des acteurs. Comme cela a lieu sur tous les films de la Terre, c’est vrai ; sauf qu’avec Pedro, ce moment des essais tous azimuts prend des dimensions épiques : c’est un peu comme si l’on ramassait un jeu de mikado qui aurait été jeté au sol.
Chaque matin, avec Chema Alba, le coloriste, nous travaillions en tête à tête à l’étalonnage des images tournées la veille, sur grand écran au laboratoire Deluxe, deux heures durant. A midi, nous les visionnions avec Pedro.
Une fois, tout pouvait bien aller, d’autres fois, c’était effroyable... On reprenait tout pour un détail. Et l’on repartait pour une nouvelle journée.

Ce fut une expérience magistrale que tous ces essais. Ils permirent de mesurer nos marges de manœuvre, car Pedro ne dit jamais qu’un plan lui plaît, ni comment il pourrait lui plaire...
Et puis, un jour, le tournage de Julieta a pu commencer.

Sur le tournage de "Julieta"
Manolo Pavón

Les références qui ont prévalu pour moi furent ses films, et sa formidable capacité à avancer hors du discours technique.
La découverte de ses cahiers, aussi, qui empilent des images, des sensations de lumières, de couleurs, de matières, des coiffures, des maquillages. En somme tous les objets de son Panthéon personnel, toutes les sensations qui le saisissent et l’orientent dans son approche des personnages.
Il choisit la couleur des décors avec une acuité et une ardeur démesurée. La change d’un jour à l’autre, mais sans jamais pourtant s’éloigner de son centre.

J’ai suivi mon chemin comme si je composais, en procession, un bouquet de fleurs royal, j’ai pénétré avec curiosité et émotion ce monde si intense, si coloré de Pedro, lui même accompagné au sein d’El Deseo, d’Augustin, son frère et d’Esther García qui en est l’âme et la boussole.

J’ai voulu concevoir la lumière comme dans une mise en scène d’opéra, avec des contours, du caractère, des climats, du respect de la beauté des visages et des regards flamboyants des personnages.
La séquence du train, dans son apparente simplicité, est faite en réalité de la superposition de plusieurs procédés de tournage appuyés en numérique par El Ranchito, sous le regard avisé et d’un calme olympien de Edu Diaz.
Le train roule dans une nuit d’hiver. Les scènes dans le compartiment et le wagon-restaurant sont tournées à l’arrêt sur fond vert. Puis le train arrive dans une gare et en repart pour freiner tout à coup.
Quand le train redémarre enfin, on est alors en studio pour les scènes dans le compartiment.

L’étalonnage du film, je l’ai travaillé au laboratoire Deluxe, de concert avec Chema.
Dans la semaine, Pedro venait donner son sentiment, sensible comme personne au moindre glissement d’une couleur, d’une densité.
Et l’on finit par triompher de tout.
J’ai vécu ce film comme une expérience humaine et technique inoubliable.

Portfolio

Équipe

Cadreur : Joaquín Manchado
Premier assistant : José Ramón Delgado
DIT : Montsé Motril
Chef électricien : Fernando Beltran
Chef machiniste : Carlos Miguel

Technique

Caméra : Arri Alexa XT Plus RAW, format 1,85
Série Cooke S4 18, 25, 32, 40, 50, 65, 75, 100, 135, 180, 300 mm, zoom Angenieux Optimo 28-76 mm T2.6
DIT Station, live grade, patch panel, 1 Aia