La directrice de la photographie Irina Lubtchansky parle de son travail sur "Trois souvenirs de ma jeunesse", d’Arnaud Desplechin

Irina Lubtchansky a longtemps travaillé avec le directeur de la photo William Lubtchansky comme assistante caméra. En 2009, alors qu’elle s’apprête à cadrer le film de Jacques Rivette, 36 vues du Pic Saint-Loup, au côté de son père, la santé de celui-ci décline et Willy demande à sa fille de faire le film seule. Ce premier long métrage à la lumière, tourné dans les studios de Cinecittà, sera suivi de deux collaborations avec Romain Goupil, Les Mains en l’air et Les Jours venus.

Elle a fait l’image des films de Dyana Gaye dont le dernier Des étoiles.
Tout récemment, Irina Lubtchansky accompagne Rabah Ameur-Zaïmeche pour Histoire de Judas avec qui elle avait travaillé sur ses deux films précédents.
En 2013, elle tourne un film pour Arte avec Arnaud Desplechin La Forêt, puis en 2014, le réalisateur lui propose Trois souvenirs de ma jeunesse, son neuvième long métrage, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. C’est la sixième fois qu’un film d’Arnaud Desplechin est sélectionné sur la Croisette. (BB)

Le film propose trois souvenirs à des moments différents de la vie de Paul Dédalus. Ces trois parties sont différenciées visuellement. Peux-tu nous parler de ces différences ?

Irina Lubtchansky : Pour la petite enfance (1er photogramme ci-dessous) avec Arnaud, nous avions décidé d’être dans une lumière à effet. Une lumière blanche, des noirs profonds. De toute façon, Arnaud n’aime pas le gris ! J’ai donc utilisé des Fresnel, et j’étais ravie.
Pour la partie tournée à Minsk, en Biélorussie, les extérieurs sont gris, froids, et c’était parfait pour ces scènes du genre film d’espionnage. On a quand même densifié les noirs à l’étalonnage. Pour la scène de la visite chez les Juifs soviétiques (2e photogramme ci-dessous), la lumière est assez contrastée, il y a beaucoup de fumée et de mélange chaud-froid.

"Trois souvenirs de ma jeunesse" - Epoque 1
"Trois souvenirs de ma jeunesse" - Epoque 2


D’ailleurs, on retrouve ces mélanges dans la plus longue partie du film, pour son plus fort et intense souvenir… (photogramme ci-dessous)

"Trois souvenirs de ma jeunesse" - Epoque 3


IL : Oui, même si j’ai beaucoup entendu Jim – Jim Howe le chef électro de mon père – parler de la demande de Willy à ne jamais dépasser plus de 1 000 K d’écart entre le chaud et le froid. Mais là, en numérique, on est bien au-delà et ça passe très bien ! Pour toute cette partie qui s’étale sur quatre ans, les contrastes sont plus doux, la lumière est plutôt utilisée en indirect. Lorsque nous étions en intérieur, on voulait voir les extérieurs par les fenêtres, j’ai donc éclairé les intérieurs pour équilibrer le contraste.

Le rendu des carnations est vraiment réussi, la lumière irradie du visage de la jeune Lou Roy-Lecollinet, quel est ton secret ? (photogramme ci-dessous)

"Trois souvenirs de ma jeunesse" - Epoque 3 Lou


IL : [Rires…] Mais je n’ai pas de secret ! Elle est jeune et belle tout simplement ! Bon, c’est vrai que la RED Dragon a du détail dans les couleurs et un rendu des carnations vraiment beau par rapport aux autres RED. Et j’étais toujours en indirect sur elle.

Quels objectifs as-tu choisis pour ce film tourné en vrai Scope, et pour assurer ces nombreux plans tournés à l’épaule ?

IL : Je n’avais encore jamais fait de plans à l’épaule en Scope avec un zoom…
J’ai utilisé le zoom Angénieux Optimo 56-152 mm qui est très léger. J’ai complété avec la série fixe V-Lite de chez Hawk qui est aussi légère. On ne voulait pas que ça fasse Super 35, on voulait les défauts du vrai Scope, le côté un peu rond. La série était très bien pour ça, le zoom était un peu droit, un peu trop proche du sphérique.

Avez-vous préparé le découpage en amont du tournage ?

IL : Nous avions énormément de décors, parfois plusieurs par jour et nous n’aurions pas eu le temps de le faire au moment du tournage. Pendant les repérages, nous avons pris des photos dans tous les axes avec les assistants qui jouaient les personnages ; puis nous regardions les photos ensemble et Arnaud me disait ce qu’il aimait. Cela donnait concrètement une idée des axes. Et c’est là que le découpage a pris forme. Le matin du tournage, il avait toutes les photos choisies du repérage, on faisait le tour du décor et on validait les cadres ensemble.

Les cadres sont très justes et très maîtrisés, les mouvements imperceptibles, là encore, quel est ton secret ?

IL : [Rires…] Arnaud a un sens du cadre très fort. Mon père parlait de Truffaut lorsqu’il tournait La Femme d’à côté. Il disait que Truffaut était un super technicien. Arnaud est comme ça, il s’amuse avec tout, avec les zooms, les iris, les travellings. Il sait tricher optiquement, il triche les meubles, les amorces... C’était comme si l’on avait plein de petits jeux à disposition et on en choisissait un… puis un autre… Je crois que j’ai pris autant de plaisir à travailler avec Desplechin que mon père a pris de plaisir à travailler avec Truffaut, d’ailleurs il y a des références à Truffaut dans le film.

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)