« Le risque est que l’Espagne finisse par faire des films techniquement espagnols mais culturellement étrangers et que le pays se transforme en une plate-forme de services pour le cinéma, abandonnant la création », craint le président de l’Association espagnole de cinéma (AEC), Gonzalo Salazar Simpson. Le secrétaire d’Etat à la culture a reconnu que « le cinéma espagnol doit savoir qu’il a devant lui un présent compliqué... », lequel n’a pas tardé à arriver. Durant les quatre premiers mois de l’année, le nombre de tournages s’est réduit drastiquement, de 74 à 33 films, principalement des courts-métrages et des documentaires. Seuls une dizaine de longs-métrages de fiction ont été tournés.
Des professionnels craignent carrément une destruction de l’industrie du cinéma en Espagne. D’autres misent sur les coproductions internationales pour pallier le manque d’argent. Tous considèrent qu’il est temps de repenser le système. « Nous faisions trop de films, avoue le président de la Fédération des associations de producteurs audiovisuels espagnols, Pedro Perez. En 2011, nous en avons tourné près de 200, dont une moitié de documentaires, alors que la part de marché des films espagnols en Espagne n’est que de 15 %. Il faut redistribuer nos ressources de manière plus efficace. »
La plupart des films espagnols produits passent effectivement inaperçus. Pénalisés par les campagnes marketing des gros films américains, ils ont du mal à trouver leur place dans les salles. « Notre seule solution est que nos films soient vus à l’étranger, estime M. Salazar Simpson. La taille du marché espagnol est trop petite et l’affluence dans les salles chute de 15 % tous les ans depuis 2008. C’est triste, mais il va aussi falloir faire des films aux thématiques universelles, d’un niveau culturel moyen, avec des acteurs connus et en anglais. »
De fait, si Almodovar a su imposer un cinéma ayant une identité culturelle espagnole très marquée sur les écrans du monde entier, les autres cinéastes espagnols à succès, tels qu’Alejandro Amenabar ou Juan Antonio Bayona, tournent aujourd’hui en anglais. « Le plus grave est l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons, juge pour sa part M. Perez. Le gouvernement a annoncé des changements, pour nous aider, mais ils ne se sont pas produits. » Car pour compenser la baisse des aides publiques, une hausse des exonérations fiscales, actuellement de 18 % du budget d’un film, est prévue. Mais à combien sera-t-elle portée ? Nul ne le sait. Et si les aides promises pour les films produits en 2010 seront assurées, qu’en sera-t-il pour ceux produits maintenant ? Y aura-t-il des fonds dans les prochains budgets de l’Etat pour le cinéma ? Mystère.
Bien que le Fonds de protection à la cinématographie soit tombé de 76 à 49 millions d’euros et le budget de l’Institut de cinématographie et des arts visuels (ICAA) de 106 à 68 millions d’euros, la directrice de cet Institut, Susana de la Sierra, se veut optimiste. « Les réductions budgétaires sont transitoires », affirme-t-elle, rappelant que, « malgré la situation économique très complexe de l’Espagne, l’aide pour le cinéma d’auteur, réduite de 8 à 3 millions d’euros par an, a été maintenue ». Selon elle, l’avenir du cinéma espagnol n’est pas si sombre : « Je pense que vont cohabiter deux modèles, conclut-elle, un cinéma de plus en plus commercial, de type hollywoodien, et un cinéma plus culturel, de style français. » Les cinéastes aimeraient y croire.
(Sandrine Morel, Le Monde, 26 mai 2012)

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