Editorial de La Lettre 222

Le monsieur qui se regardait trop dans ses chaussures

Par Matthieu Poirot-Delpech, AFC

par Matthieu Poirot-Delpech La Lettre AFC n°222

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C’est un décor qui parait immuable. Un long couloir à l’une des extrémités duquel trône une photocopieuse. Le plan est haussmannien. Ce couloir dessert, de part et d’autre, quelques bureaux. C’est là, en général, que nous entrons en contact avec l’équipe qui prépare le film.

Ce couloir-ci ne dérogeait pas trop au modèle. Seule originalité : les murs étaient tapissés de miroirs. Pour agrandir sans doute. Les bureaux paraissaient vides. Je devais travailler avec le réalisateur sur le découpage du film. Au moment de partir, je croise un grand monsieur. Nous nous présentons. Il est le producteur... Je serai son salarié. « Il faudra qu’on se parle ! » me dit-il.
Alors que je m’apprêtais à refermer la porte, je le vis une dernière fois. Il se contemplait dans l’un des miroirs. En fait, j’ai plutôt eu l’impression qu’il admirait ses chaussures. Il faut dire qu’elles étaient belles ses chaussures. Presque neuves et pas loin d’être enfin " faites ". Elles brillaient. Je pense qu’il devait leur porter un grand soin, les lustrer souvent. Je ne l’ai jamais revu.

Le film fut un vrai bonheur. Un réalisateur charmant et intelligent, une équipe de rêve. Le film est très réussi et l’image, j’ai l’impression, est juste. J’ai travaillé pour cela onze semaines... et je n’ai pas été payé.
Le temps a passé. Pas de nouvelles du monsieur qui s’admirait dans ses chaussures. Il a été débarqué par les co-producteurs étrangers. Le film est allé à Cannes. Il a eu un bon accueil.

Le tribunal des prud’hommes m’a donné raison et a ordonné au monsieur qui regardait ses chaussures de me payer. Je commence maintenant à recevoir des chèques.
Que vais-je faire de tout cet argent ? Acheter des chaussures ? Oui, je crois que les miennes vont bientôt me lâcher...

Notre association s’est depuis toujours efforcée de défendre la qualité que nous souhaitons apporter à l’image des films. L’exercice de notre métier se fait rarement dans une totale sérénité et nous nous alarmons d’une rapide dégradation des conditions salariales qui viendra encore nous fragiliser...
Bon été à tous !