Master Class AFC : retour sur le travail des "Saisons", photographié par Eric Guichard

Une contribution de Margot Cavret, de l’ENS Louis-Lumière

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Dans le cadre de la présence à Camerimage d’étudiants de l’ENS Louis-Lumière et de La Fémis, l’AFC leur a proposé de contribuer d’une manière ou d’une autre aux articles publiés sur le site et relayés par les infolettres. Inaugurant la rubrique qui leur est dédiée, Margot Cavret, de l’ENS Louis-Lumière, est la première à répondre à l’appel en livrant une réflexion personnelle sur le travail qu’Eric Guichard et son équipe ont effectué sur Les Saisons.

J’avais vu Les Saisons à sa sortie en salles, avec mon ancienne école, l’IFFCAM (Institut de Formation Francophone au Cinéma Animalier de Ménigoute). L’IFFCAM est une école de documentaire animalier, nature et environnement, perdue au beau milieu des bocages poitevins, qui forme une nouvelle génération de documentaristes animalier, artistes et engagés. Nous avions jugé ce film avec beaucoup de sévérité. Selon nous, c’était tricher que d’utiliser des animaux imprégnés, que de sortir cette opulence de matériel, de machinerie, d’équipes, là où nous revendiquions une approche discrète d’une faune sauvage au naturel, seul avec notre petite caméra de documentaire, notre trépied planté à même la terre, notre zoom à téléobjectif et notre déguisement de buisson pour passer incognito. Là où nous nous donnions beaucoup de mal pour capter sans déranger la vie sauvage, dans des situations souvent inconfortables et des amplitudes horaires sans restrictions, nous trouvions injuste les méthodes d’une production comme Les Saisons.

Aujourd’hui étudiante à l’ENS Louis-Lumière, assistant à la présentation d’Eric Guichard, chef opérateur du film, je redécouvre Les Saisons. Une simple phrase m’a fait revenir sur mon jugement : « Ce n’est pas un documentaire ». Je réalise que puisque ce n’est pas un documentaire, il n’est ni nécessaire ni pertinent d’utiliser les méthodes de patience et de discrétion du documentaire, puisqu’on ne prétend pas montrer la véritable faune sauvage.
Eric nous explique avec passion comment se déroulait le tournage, comment il a appliqué la volonté du réalisateur d’utiliser des focales plus courtes, pour être au plus près de l’animal, comment il a utilisé toute sorte de stratégies pour toujours être à la hauteur du regard de son personnage : qu’il faille creuser dans le sol pour se mettre à la hauteur du hérisson ou monter sur une grue pour s’élever au niveau du hibou moyen-duc. Qu’il faut lutter contre le bruit du matériel, puisque les animaux ont besoin de calme, comment éclairer la nuit avec des ballons à hélium, comment faire courir la caméra aussi vite qu’une meute de loups en l’embarquant sur un scooter, comment tout le film est scénarisé, story-boardé, préparé pendant des mois.
La question des acteurs, professionnels ou non, est soulevée avec amusement. Finalement, je ne suis pas sûre qu’on puisse accuser d’amateurisme cette chouette qui fait affront à son instinct primaire de fuir la lumière pour accepter de se présenter sous les projecteurs. Pas sûre non plus qu’on puisse dire de même du lynx qui a grandi auprès de cette biche pour être prêt à cette scène de course-poursuite sans avoir affaire à son instinct de prédateur.

Ce n’est pas un documentaire. C’est un film de fiction, mettant en scène des acteurs confirmés dans des scènes réalistes, certes, mais scénarisées. A partir de ce constat, mon premier jugement du film s’avère totalement injuste. Comment pourrais-je encore porter des accusations de facilité quand je vois le talent singulier d’Eric pour réussir à éclairer aussi bien le sombre hibou moyen-duc que l’éclatante chouette effraie ou pour rendre hommage à la beauté subtile du hérisson ? Je ne peux plus rien reprocher aux Saisons quand je vois avec quelle dévotion est traité son petit comédien pointu comme une véritable star de cinéma. Comme les documentaristes animalier, Eric Guichard et son équipe ont investi leur temps, leur talent et leur énergie pour réaliser un film engagé écologiquement et sublime visuellement. Des méthodes différentes pour un rendu différent mais un message similaire. Il n’y avait pas de quoi s’offusquer !

En vignette de cet article, une scène des Saisons, photographié par Eric Guichard - Photo Alexandra Sabathé / Galatée Films