"Nouveau roman" : une proposition de réflexion sur le mouvement d’écriture des années 1960…

Par Rémy Chevrin, AFC

par Rémy Chevrin La Lettre AFC n°225

Deuxième collaboration au théâtre avec Christophe Honoré cette année au Festival d’Avignon 2012, après 2009 et Angelo, tyran de Padoue, j’ai retrouvé cette manifestation magique, représentée par tant de lieux mythiques comme la cité des Papes ou la carrière de Boulbon.
Dispositif "salle-scène" dans la cour du Lycée Saint-Josephà Avignon pour "Nouveau roman"
Photo Rémy Chevrin

Autant la première expérience théâtrale était classique par l’espace (le théâtre-opéra italien de la ville d’Avignon), celle qui s’annonçait à la troupe était radicalement différente pour les acteurs comme pour l’équipe artistique et technique : la cour du Lycée Saint-Joseph est une salle de représentation en plein air, soumise aux aléas du vent, difficile pour les comédiens obligés, lorsque le mistral souffle, de porter beaucoup plus la voix, et complexe pour la conception lumière car avec de fortes contraintes techniques.
La scénographie d’Alban Van Ho, grandiose et intime à la fois, référencée à l’Académie française, donnait un sentiment d’espace d’interprétation libre et déstructuré en même temps : mais il me fallait surmonter la superficie de 480 m2 de jeu coincé entre les trois murs de la cour du lycée, sans recul latéral car les murs faisaient partie du décor et étaient visibles et déclarés. Et le cahier des charges était clair : quatre porteuses au-dessus de la scène, pas de porteuse fond scène pour privilégier la démesure du mur du fond décor, une porteuse au-dessus du public pour la face, pas de barndoors sur les projecteurs et si possible pas de gélatines (raisons sécuritaires et sonores).

Les quatre porteuses au-dessus de la scène
Photo Rémy Chevrin


Et enfin un temps d’installation et de réglages sur place réduit à quelques heures pour la lumière puisque le décor fut livré et installé le 2 juillet pour une première représentation le 8 juillet. Sachant que les répétitions ont eu lieu du 4 au 7 le soir et il ne me restait plus que des services lumière entre 1 h et 5 h du matin trois fois de suite : un électricien par porteuse, suspendu par baudrier pour régler un à un les 176 projecteurs nécessaires au spectacle, le tout entrecoupé par quelques pluies mémorables…
Je n’étais pas du tout dans les mêmes conditions qu’au théâtre-opéra et il allait falloir vite m’habituer à cette technique de travail. Mais les contraintes amènent l’esprit créatif à se développer et à se dépasser.

Heureusement, nos répétitions de spectacle ont eu lieu à Lorient dans le Grand théâtre municipal et l’ensemble de la création lumière a pu se faire à ce moment-là, en intégrant les mêmes contraintes que le lieu d’Avignon nous imposait. Je tiens à remercier chaleureusement l’ensemble de l’équipe du théâtre ainsi que celle du CDDB de Lorient, producteur du spectacle, et qui m’ont donné les moyens dont j’avais besoin pour répondre aux choix esthétiques que nous faisions avec Christophe Honoré.

Je me suis plongé aussi, le temps de quelques semaines, dans le plaisir de la lecture de certains des grands noms du " nouveau roman " et que j’allais retrouver sur scène : Robbe-Grillet et sa femme Catherine, Simon, Sarraute, Ollier, Pinget, Duras, Lindon l’éditeur, Butor, Mauriac fils. C’est surtout le livret de Christophe Honoré qui m’a ouvert sur ce mouvement fort de la littérature française puisqu’il s’agissait aussi d’aborder cette époque créative du groupe à travers leur regard politique et engagé, personnel, privé : le Manifeste des 121, au moment de la guerre d’Algérie, les rapports aux prix littéraires des années 1960 jusqu’au Nobel de Simon, en 1985, les rivalités internes au sein du groupe, mais aussi la tentative du Dictionnaire où il était question d’une nouvelle proposition de vocabulaire…
Christophe a grandi dans la découverte de ces grands auteurs dont l’incontournable Marguerite Duras qui l’a beaucoup marqué et influencé dans son rapport à la littérature et au cinéma. Enfin un regard plein de tendresse et d’humour envers ces " grands hommes " car le spectacle est aussi drôle qu’émouvant, passant des récits personnels et tragiques de la guerre, à ceux plus légers et personnels de leurs vies privées, sans oublier la notion de groupe et leurs rapports à la démarche collective de leur mouvement (Butor semblant ne pas vraiment y croire).

Plein feu sur la scène
Photo Rémy Chevrin


Ma démarche de lumière a été à l’opposé de celle de l’aventure précédente avec Christophe car la scénographie, presque deux fois plus grande, et la sobriété du décor m’ont poussé à structurer l’espace lumière en fonction d’un postulat très fort de départ de la part de Christophe : les dix personnages ne quitteraient jamais l’espace scénique durant les 3h15 de spectacle et devraient toujours être présents visuellement sans privilégier un plein feu systématique. Finalement un peu de pénombre tout en discernant, et du plein feu mais pas trop clair, des personnages en gros plan mais avec les autres protagonistes à ses côtés, cela rejoint parfois le très gros plan… mais large !!!
J’ai opté pour un principe de plein feu frontal en découpe 2 kW et 1 kW pour quelques scènes majeures, des scènes en contre-jour froid en PC 2 kW pour marquer les écrans télé du plateau (il y en a quatre) et l’écoute des personnages sur les interventions vidéo, des latéraux chauds et froids en PAR 64 (lampe CP61 banane) pour dramatiser quelques séquences, des douches et des ponctuels en découpe et PAR 64, quelques HMI (4 kW et 2,5 kW avec shutter électrique pour marquer des retours particuliers temporels), quelques fluos judicieusement placés, enfin des automatiques WARP utilisés en temps réel pendant le spectacle pour pallier à des déplacements de comédiens aléatoires.
J’ai surtout pris un grand plaisir à travailler à la poursuite et de découvrir l’incroyable variété d’effets et de subtilités de cet outil, souvent utilisé en plein feu et rarement en appoint presque fantomatique, rendant aux personnages leur vacuité, leur disparition ou leur apparition de la pénombre de la scène, comme des ombres de leurs ombres. Je me suis rendu compte que l’utilisation de cet outil était presque comme un diaphragme d’objectif ou comme un dimmer de projecteur, permettant de faire exister presque comme une lueur un visage, un objet, ou un élément de décor. Et je regrette presque de ne pas avoir plus travaillé dans ce sens, avec 5 ou 6 poursuites en permanence comme un feu éteint, révélant au gré des mots chacun des protagonistes.

Le spectacle est comme à l’habitude avec Christophe plein d’humour et de références, s’appuyant aussi sur un travail du son et des images enthousiasmant : les personnages dansent et chantent deux ou trois fois, soutenu par de merveilleuses chansons (des films de Duras…) ou de très belles images, hommages respectifs aux cinéastes du groupe (Duras, Sagan, Robbe-Grillet), mêlant alors nostalgie et humour, point d’orgue d’une apparition magique d’une grande dame du cinéma français.
Pour revenir à la lumière, il est difficile aussi, sur un si grand plateau, de ne pas tomber dans l’espace structuré, figé des emplacements comédiens et des effets lumière fixes qui pourraient tuer un peu la scénographie osée crée par Alban Ho Van. Je suis allé vers un travail plus global, moins ciselé que je n’imaginais au départ, porté par l’interprétation et les intentions de Christophe : une surenchère d’effets et de déclarations lumineuses auraient nui au spectacle, le noyant dans une intention qui n’est pas celle choisie à la base.
J’ai probablement aussi été influencé par mon travail d’opérateur cinéma, privilégiant un espace global et réaliste qui ne vampirisait pas le jeu des acteurs et le texte, très fort et très juste.
Parti de plus de 130 effets aux premières mises en place lumière, je suis arrivé à 55 lumières dictées par la conduite lumière.
Le plus est souvent l’ennemi du bien.

Ce que j’aime fondamentalement au théâtre, c’est cette faculté incroyable à essayer, changer, réfléchir et tout bousculer jusqu’au dernier moment, avec l’incomparable plaisir de regarder le spectacle se monter et évoluer, donc d’être spectateur d’abord et de mieux comprendre le spectacle au fur et à mesure qu’il se monte, qu’il grandit. Et cela me manque au cinéma, où l’on fabrique parfois un peu trop vite la lumière et où il manque cruellement de temps pour voir le réalisateur travailler, chercher le matin. Ce moment d’observation est fondamental, vital et il est trop souvent oublié, parfois aussi par les réalisateurs qui ne veulent pas dévoiler ou chercher ou travailler.
Comme il est plus simple mais surtout plus évident et plus JUSTE de construire quand on a vu…
Il me revient cette réflexion, cette idée un peu folle que j’avais eue au début des premières répétitions et que j’avais partagée avec Christophe : et si je construisais la lumière du spectacle chaque jour de chaque représentation, porté par les acteurs et leurs intuitions… rêve fou du spectacle qui se construit porté par ses émotions et ses sensations… Une autre fois peut-être…

Je voudrais terminer en remerciant tout particulièrement mon double sur cette aventure, Thierry Charlier, sans qui ce spectacle n’aurait pas la même couleur : il a su comme sur Angelo tyran de Padoue m’accompagner me guider et répondre parfois, et même très souvent, aux multiples questions que je me posais ou interrogations. La création lumière, je la partage avec lui. Merci Thierry.
Merci aussi à toutes les équipes de Lorient et d’Avignon.
Enfin merci du fond du cœur à Christophe Honoré qui m’a fait confiance sur ce projet et a su me guider dans mes moments de doute.

  • Nouveau roman de Christophe Honoré
    Théâtre de la Colline,
    15, rue Malte Brun - Paris 20e
    Tél. : 01 44 62 52 52
  • Du 15 novembre au 9 décembre 2012