Pour un homme, avec respect !

Par Christine Keller-Monge, chef monteuse

La Lettre AFC n°273

Christine Keller-Monge rend hommage à Jacques Monge, "son compagnon, son camarade, le père de ses enfants."

Jacou, tu es parti si vite ... trop vite ! La vie sans toi a moins de sel.

Flash-back
Septembre 1962. L’Indépendance de l’Algérie est proclamée depuis trois mois et la manifestation antifasciste des étudiants de la Sorbonne descend la rue du Sentier. Nos regards se croisent, c’est presque douloureux d’intensité : Tu es mon "Jacou le Croquant".
J’apprends à te connaître pendant les réunions syndicales de l’UNEF. Tu fumes, tu parles fort mais juste. Tu portes à la ceinture une flasque d’un mélange infect de wisky-coca, un "cuba-libre", pour « l’énergie », dis-tu, pour le plaisir et ce jusqu’à ton dernier souffle.
Tu as dix-huit ans, j’en ai autant. Nous sommes jeunes et en colère, prêts à déplacer les montagnes ! Tu es au PCF, puis au Comité Vietnam de Base, moi je t’accompagne. De manifs en manifs, de discussions enfumées en prises de paroles à l’amphithéâtre, de films en films, nous nous construisons, contre vents et marées...

Le cinéma est ta passion depuis le Ciné-Club des jeunes du lycée Michelet. Je suis la fille de Melly Keller, programmatrice à la Fédération Jean Vigo. Il n’y a pas de hasard.
Nous avons bouffé du film jusqu’à plus soif.
Toi, tu ne te contentes pas des classiques de la Fédération Jean Vigo, ni des sorties à la Cinémathèque, tu cours au Mac-Mahon voir tes cinéastes déjà "cultes", O. Preminger, R. Walsh, J. Losey... Tu passes le concours de l’IDHEC en 1963 (Maman te l’avait chuchoté : si tu voulais vivre avec sa fille, il te fallait passer l’examen.) Tu en sors deux ans plus tard avec un mémoire sur l’Image engagée (Vigo, Ivens, Marker, le "free cinema"), dédié à Valentin, dont tu connais déjà le prénom sans en connaître le sexe. Valentin, puisque ce fut un fils, emprunte ton sillage, à l’évidence.

Décembre 1965. Commence alors notre vie de parents cinéastes et militants. Toi, assistant cadreur, tu gagnes ta vie dès la sortie de l’IDHEC, moi, assistante monteuse encore novice, je n’ai qu’une idée en tête, travailler avec toi...

Ce fut le cas très vite, sur Loin du Vietnam, de Chris Marker. Tu viendras m’aider à faire les doubles collures de la copie travail pendant des nuits entières. Tu descends la vodka de Chris Marker aussi vite que lui. Les nuits de mixage sont longues ! Et Antoine Bonfanti, l’ingénieur du son, est un perfectionniste. Tu bosses, tu bosses comme un fou. Il t’arrive cependant de rater un boulot pour brûler le drapeau américain au cours d’une manifestation contre la Guerre du Vietnam (Arrivée de Lyndon B. Johnson à Paris). Tu es photographié par Paris-Match au premier plan derrière le drapeau en flammes ! Trois jours, après tu te fais virer ! « Vous étiez malade M. Monge ? » Pas grave, tu es déjà engagé ailleurs ! Les cadreurs t’aiment bien, malgré tes fréquents coups de gueule. Ton anticonformisme et ta fougue font ta séduction. Tu t’impliques au cadre, et comme le cadre est politique, tu en as la verve.

Tu développes dans notre cuisine, transformée en labo, des bouts d’essais 35 mm (Valentin et Jenny joueront avec les chutes qui traînent partout dans l’appartement). Puis, l’expérience aidant, tu t’attèles au cadre.
D’abord prestataire de service à l’ORTF, puis statutaire, tu adhères à la CGT et devient la bête noire des camarades syndicalistes. Tu les bouscules à coups de Marx, Engels, Lénine, Staline, pour obtenir plus, toujours plus !

1968 résonne de tes éclats de voix. Il n’y a pas d’actions que nous ne saurions revendiquer, manifs, prises d’antennes, collages. Les murs de la Maison de la Radio, les Studios de Joinville se couvrent de slogans, tu manies fort bien les bombes de peinture rouge. Le bilan de la grève à l’ORTF sera maigre et tu seras pointé comme "meneur" par la direction. Certains tournages t’échapperont. Ton fils Valentin à la maternelle dessine des petits bonhommes à l’assaut de l’ORTF avec drapeaux rouges, faucilles et marteaux, ça gonfle sa directrice ! Valentin s’en sortira. Sa douceur est aujourd’hui légendaire.

Tu es fort en gueule le Jacou, tu ne laisses jamais rien passer.
Ni les guerres impérialistes ni le combat anticapitaliste ni les atteintes antisyndicales ni les intrusions scandaleuses contre l’éthique du métier. (L’ORTF va entrer en compétition avec le privé, ça pue le fric et la fraude. La mort du service public sera effective en 1974, au démantèlement de la "grande maison").

Cette mort annoncée, vous l’aviez décrite et analysée avec les camarades du PCMLF (Parti Communiste Marxiste Léniniste de France, alors clandestin). Vous aviez dénoncé avec une lucidité sans faille la mort du service public dans une petite revue (La Commune de Paris). Ce pamphlet fut diffusé partout, aux Studios de Joinville, aux Buttes-Chaumont, à L’INA. Mais l’éclatement de l’ORTF en plusieurs petites sociétés aura bien lieu. Il permettra la main mise du capital sur la création audiovisuelle et affaiblira définitivement les syndicats....
Pourtant la lutte continue ! Tu imprimes donc des tracts la nuit, tu couvres les murs d’affiches, tu prends des risques insensés, la clope au bec, le rouge pas loin du seau de colle. Tu vis dans des planques improbables après des courses folles avec les flics, les fascistes et nervis patronaux. (Il m’arrive de te retrouver le matin, endormi sur le paillasson de peur de réveiller les enfants avec le bruit de la sonnette).

Ton adrénaline, tu ne la trouves pas que dans la lutte militante. Depuis quelques temps tu portes, collée à l’épaule, une drôle de caméra, "Le papillon", la nouvelle caméra légère de Beauviala, l’Aaton 16, « un régal orgasmique permanent », diras-tu.

1977. Ta passion pour le cadre prend une place de plus en plus importante dans ta vie, et elle finira par l’emporter sur la lutte politique après ta démission du PCMLF. (Un énième changement de ligne intempestif en est la cause).
Tu n’abandonneras jamais la lutte politique mais elle te laisse plus de temps. Ce temps retrouvé, tu le donnes à l’image dans de nombreux téléfilms ou documentaires de création tournés à la SFP. Pierre Desfons, Claude Ventura, Hélène Martin, Jacques Perrin et tant d’autres te permettront de voyager à Berlin, Amsterdam, Venise, New York, sur l’île de Gorée, en Suède, au Vietnam, à Cuba... Tu rencontreras Gainsbourg, Dutronc, Charlebois, Duval... Tu te bourreras la gueule, consciencieusement et joyeusement, après avoir pris un pied monumental à les cadrer. Tu vis à cent à l’heure.

Tournage de "Jacques Dutronc, la nuit d’un rêveur", de Pierre Desfons
Jacques Monge, Jacques Dutronc, Pierre Desfons à la caméra

Il t’arrive de sortir du matériel de la SFP en loucedé, une caméra par-ci, de la pellicule par-là, pour faire le film d’un copain que je monte ensuite sur une vieille Atlas installée chez nous. Tu cadreras ainsi le premier film de Jean-François Gallotte, Point final à la ligne, un long métrage en noir-et-blanc, un bijou de tendresse.

Tournage de "Point final à la ligne", de Jean-François Gallotte

Ces coups de canif dans l’institution, tu les appelles du « partage ».
Cette caméra empruntée, tu t’en serviras pour créer tes propres films. L’un d’entre eux fera ta fierté : Pour un Homme, avec respect, hommage à Jacques Mesrine, assassiné par Pierre Broussard en 1979, place de Clignancourt. Tu as su choper, le jour de son enterrement, les dernières images du convoi formé par le corbillard et des dizaines de motards. Tu filmes à la volée la sortie de la morgue, quai de la Rapée, caméra à l’épaule depuis notre 2 CV. Nous traversons Paris dans une extrême tension. J. Mesrine leur fait encore peur. A l’arrivée au cimetière de Clichy-la-Garenne, tu te coules d’abord dans le sillage des journalistes, puis dans celui de la famille Mesrine effondrée. Le bruit des pelletées de terres jetées sur le cercueil remplace le silence lourd et poisseux de la trouille. Deux minutes de recueillement octroyées à la famille, et les gerbes de fleurs écartées, ils couleront à la hâte une dalle de béton.
« La seule chose que je sais, c’est que je suis dans une cellule dont on ne s’évade pas. » (bande son prémonitoire laissée par J. Mesrine). Les images sont là. Elles dormaient sur ton étagère, au-dessus de ton lit dans une boîte 16 mm le jour de ton départ à 14h30, le 15 Janvier 2017.

Jacques Doillon essaie le Steadicam de Jacques Monge

1980. Tu danses non plus avec l’Aaton 16, mais avec un Steadicam.
La saga Steadicam prend le relais de la caméra à l’épaule. Pour toi, c’est de l’adrénaline pure, tu en parles si bien sur cinematographie.info, et dans le film de Frédéric Ducommet-Boquier, Steadicam paradox(e). La déferlante provoquée par l’invention de Garret Brown ne séduit pas les patrons de la SFP, ils refusent d’acheter cette nouveauté technologique. Qu’à cela ne tienne ! En 1982, tu tournes, en freelance, L’Arbre, de Jacques Doillon, avec Jeanne Moreau. Ton cœur vacille cent fois tant le doute et la fatigue t’assaillent pendant le tournage, mais tu tiens bon. Et tu renouvelles l’aventure avec lui en 1987 dans La Vie de famille.

Tournage de "L’Arbre", de Jacques Doillon

En 1985, tu démissionnes de la "grande maison" avec pertes et fracas. Tu crées ta propre boîte, Talisman, avec Valentin. Tu partages tes connaissances en organisant des stages de formation, tu tournes, tu picoles, tu fumes, tu aimes. Tu n’arrêtes jamais. Je te suis de loin en loin, je ne tiens plus ton rythme. Nous nous séparons doucement.

Il y a des pans de ta vie que je ne connais pas, des dizaines de films que je n’ai pas partagés. Valérie, Silvia et Anouk en sont les complices et témoins.
Plus tard, quand le poids du Steadicam, et celui des ans, se feront trop lourds, tu te lanceras dans l’écriture de scénario. Tu n’en es pas à tes premiers essais mais cette fois tu aimerais les faire produire.

En 2006, tu écris un documentaire sur le Christ d’Ossip Zatkine, à Caylus (Tarn-et-Garonne). Tu as une opinion très personnelle sur ce que signifie cette sculpture. Taillé dans la masse d’un tronc d’ormeau, le Christ est suspendu à une croix invisible. De la main gauche, il appelle la foule à la « Résistance ! », écris-tu. Ce Christ scandaleux ne trouvera pas de producteur.
Pas plus que
 La Dernière lettre de Guy Moquet (en réponse à son instrumentalisation par N. Sarkozy en 2017), ni ton Moïse vu et relu par Freud.
Un seul parmi eux a pris vie, grâce à ton fils Martin, qui le réalise en 2012 : Charlie Bauer, marathonien de l’espoir. Hommage à la lutte de Charlie Bauer (proche de J. Mesrine), contre les QHS, pour le combat d’un homme "debout" malgré 25 ans de taule. (Cf. le livre de Charlie Bauer, Fracture d’une vie).

Le Jacou, tu avais bien d’autres chantiers en cours, d’autres rencontres à faire au détour d’un chemin.
Tu es parti trop vite, cet hiver 2017 !
Les hommages de tes amis et camarades sont là pour témoigner de ton esprit de partage et de ta détermination à lutter, encore et encore.
Avec eux, pour eux, je revis mes plus denses et plus riches souvenirs.
Je les dédie à Valentin, Jenny, Martin,nos enfants, et à ton fils Quentin.
Tu es là, encore là, toujours là...
Ceux qui vivent sont ceux qui luttent. (V. Hugo)
A toi, Indéfectiblement,
Ta compagne, amie et camarade.
Christine Keller-Monge