Projection à Cannes Classics de "La Marseillaise", de Jean Renoir, photographié par Jean Bourgoin

Par Marc Salomon

Dans le cadre de la Sélection officielle - Cannes Classics, La Marseillaise, le film de Jean Renoir photographié par Jean Bourgoin, sera projeté dimanche 17 mai Salle Bunūel à 15h.
Marc Salomon, membre consultant de l’AFC, rend hommage au parcours de ce directeur de la photographie qui s’illustra dans des films aussi différents que Goupi mains rouges, Nous sommes tous des assassins ou Mon oncle, de Jacques Tati.
Sur le tournage de "La Marseillaise", Jean Renoir et Jean Bourgoin (de face, derrière la caméra)

La Marseillaise , de Jean Renoir, fut tourné en 1937 dans l’euphorie du Front Populaire et grâce à une souscription de la CGT. C’est le premier film que Jean Bourgoin signa en tant que directeur de la photographie après avoir été assistant de Christian Matras sur La Grande illusion et cadreur au côté de Claude Renoir sur Une partie de campagne.
Jean Renoir, dans Ma vie et mes films, rapporte ainsi la genèse et le sujet du film : « La Marseillaise me permit d’exprimer mon amour pour les Français. Il doit le jour à un procédé tout ce qu’il y a de peu orthodoxe. Une souscription fut lancée : les acheteurs de billets auraient droit d’assister gratuitement à la projection. Cela permit le financement de ce film, ce qui prouve que l’on peut faire des films par souscription, bien entendu à la condition de ne pas compter dessus pour devenir millionnaire.
Dans La Marseillaise, je raconte la marche des volontaires marseillais sur Paris et la prise d’assaut des Tuileries qui mit fin à la monarchie. Autour de cette évocation historique, je montre comment se déroulait la vie de quelques-uns des protagonistes du drame. Nous passons de Louis XVI à Roederer, de la Reine à une petite ouvrière, du palais à la rue. »

Sur le tournage de "La Marseillaise", Jean Renoir debout au centre , Jean Bourgoin assis derrière Jean Renoir.

Fidèle à son habitude, Renoir refuse l’écueil de la reconstitution empesée et esthétisante, d’où une mise en image dédramatisée et avant tout fonctionnelle qui s’incarne surtout dans les extérieurs.

Né le 4 mars 1913 à Paris, Jean Bourgoin appartient à cette génération d’après-guerre, charnière entre les "classiques" (Matras, Kelber, Thirard...) et la Nouvelle Vague. Il suit durant un an les cours de l’Ecole de la rue de Vaugirard (aujourd’hui Louis-Lumière) puis commence à travailler dès 1932 avec Jules Kruger sur Les Misérables (R. Bernard). Kruger disait d’ailleurs de lui : « Il est né avec une caméra dans le ventre. » Bourgoin seconde encore quelques grands noms de l’image cinématographique comme Curt Courant et Christian Matras mais aussi Jean Isnard et Jean Bachelet.

Jean Bourgoin, en blanc accroupi à côté de la caméra


Après ses différentes collaborations avec Jean Renoir, sa carrière de directeur de la photo démarre vraiment en 1942 juste après qu’il eut secondé Nicolas Hayer sur Dernier atout, de Jacques Becker. Ce dernier lui confie alors la photo de Goupi mains rouges en remplacement de Pierre Montazel dont le style trop apprêté semblait peu adapté à la description du monde paysan. Jean Bourgoin y affirme déjà son goût pour un noir et blanc à la fois dense et réaliste, dépouillé de ces effets de style que l’on trouvait encore dans une grande part du cinéma français de l’époque.

Les années quarante sont marquées par sa fidélité à Yves Allégret avec cinq films dont Les Démons de l’aube (1945), Dédée d’Anvers (1947) et Manèges (1949) avant de retrouver le réalisateur en 1963 sur Germinal. De facture classique mais point académique, les images des Démons de l’aube sont à la fois denses et ciselées par un agencement rigoureux des lumières et des ombres et quelques beaux effets de clair-obscurs, de contre-jours et de nuits américaines.
Durant les années cinquante, il travaille avec André Cayatte (Justice est faite ; Nous sommes tous des assassins) et Alex Joffé (Les Hussards ; Les Assassins du dimanche) à côté du tout-venant du cinéma français, une décennie qui culmine avec la superbe photographie de Monsieur Arkadin, d’Orson Welles, en 1954.

Grand amateur de peinture, Bourgoin se disait aussi très influencé par le travail de Gregg Toland (Cayatte en particulier insistait pour avoir de la profondeur). Sobriété et sens plastique, Bourgoin aime la netteté, la profondeur, les arêtes vives, la densité des demi-teintes en noir et blanc. On pense aussi parfois aux grands opérateurs américains comme Ted McCord ou Arthur Miller (certains plans de Germinal renvoient à Qu’elle était verte ma vallée, de John Ford). Mais Jean Bourgoin reconnaissait cependant avoir admiré le travail de James Wong Howe dans Air Force, d’Howard Hawks, et s’en être inspiré pour Germinal.

Ce maître du noir et blanc se révéla tout aussi excellent en couleur dès 1957 avec l’Agfacolor de Goha le simple, de Jacques Baratier, (un conte tragique qui alterne joliment naturalisme de la clarté éblouissante des extérieurs et stylisation par ses jeux d’ombres portées et ses nuances couleurs dues au peintre Georges Koskas) et l’Eastmancolor d’Orfeu Negro, de Marcel Camus (Palme d’Or à Cannes en 1959). Mais c’est avec Mon oncle, de Jacques Tati, en 1958, que son travail en couleurs nous paraît encore aujourd’hui à la fois moderne et novateur, comparé au bariolage et autres films exotiques ou en costumes très en vogue à l’époque.
C’est cependant avec le noir et blanc du Jour le plus long qu’il partagea l’Oscar, en 1962, avec Walter Wottitz, consécration d’une carrière qui devait se prolonger jusqu’au début des années 1970 avec quelques documentaires de Lauro Venturi sur Chagall, Bonnard et Picasso ainsi qu’un film de Dominique Delouche sur Monet.
Jean Bourgoin est décédé à Paris le 3 septembre 1991 ; son fils Claude Bourgoin, décédé en 2000, était cadreur.

Jean-Serge Bourgoin (1913 – 1991)

(Remerciements à Valérie et Daniel Borenstein pour les illustrations ci-dessus)