Retour sur la Caméra d’or ou les impressions d’un juré

Par Michel Abramowicz, AFC

par Michel Abramowicz La Lettre AFC n°234

Comme chaque année désormais, le festival de Cannes invite un membre de l’AFC à faire partie du jury de la Caméra d’or afin de primer le meilleur premier film de l’édition en cours, toutes sections confondues. Après Rémy Chevrin, AFC, en 2012, ce fut au tour de Michel Abramowicz, AFC, de vivre une vie de juré à Cannes.

Si faire partie du jury de la Caméra d’or constitue une reconnaissance, c’est surtout pour le métier de directeur de la photographie dans la mesure où les chefs opérateurs – au même titre que les industries techniques ou les critiques – font désormais partie, de façon récurrente, d’un jury prestigieux dans ce qui demeure la plus grande manifestation cinématographique au monde. Cela légitime parfaitement notre place au cœur du Festival et ce n’est que justice car il faut quand même se souvenir que dès son origine, le prix de la Caméra d’or avait été soutenu par Kodak qui désirait ainsi parrainer le travail technique et artistique d’un premier film. Aujourd’hui, Kodak n’est plus le sponsor de la Caméra d’or, mais la valeur du prix perdure et tout le monde sait qu’un lauréat ou une lauréate du prix de la Caméra d’or est à peu près assuré(e) d’avoir un retentissement international et, par conséquent, de pouvoir réaliser un second film. C’est d’ailleurs afin de préserver le caractère exceptionnel de ce prix que le Festival nous a vivement recommandé de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’ex-æquo au palmarès.

Cette année, nous avons visionné vingt-sept films issus de toutes les sections présentant des premiers films (Un certain regard, la Quinzaine des Réalisateurs, Cannes Classics et la Semaine de la critique car, fait rare et à noter, la Sélection officielle n’en présentait aucun). Tous les films – ou la quasi-totalité – ont été tournés en numérique. Excepté deux documentaires et peut-être un long métrage en 16 mm, ce qui fait peu !

Ce que nous avions à juger, ce sont des qualités – toutes les qualités ! – que présente un premier film. Cela va du travail des acteurs au parti pris d’écriture en passant par la direction artistique. C’est d’ailleurs symptomatique, quatre réalisateurs siégeaient cette année dans le jury composé en tout de sept personnes. La présidente était Agnès Varda entourée de Régis Wargnier, Eric Guirado et de la Catalane Isabel Coixet. Avoir face à soi la vision de quatre réalisateurs aussi différents les uns des autres était évidemment enrichissant !
Ce qui est très important, c’est que même s’il existe un " univers Varda " et qu’il y avait évidemment des films qui lui plaisaient davantage que d’autres, jamais et en aucune manière, elle n’a essayé de nous influencer. Nous étions capables de deviner quels films étaient susceptibles de mieux lui plaire, mais elle est toujours demeurée objective, ce qui a été très agréable. Siégeait aussi avec nous une critique de cinéma, Chloé Rolland des " Fiches cinéma " et le dernier représentant de Kodak France, Gwénolé Bruneau au titre de la Ficam, présence forcément émouvante eu égard aux liens antérieurs de Kodak avec le prix.

Les sept jurés de la Caméra d’or 2013
De g. à d., Gwénolé Bruneau, Isabel Coixet, Michel Abramowicz, Eric Guirado, Agnès Varda, Régis Wargnier et Chloé Rolland - Photo Valéry Hache / AFP

En ce qui me concerne – car c’était " aussi " mon rôle, du moins c’est ainsi que je l’ai ressenti ! – il me tenait à cœur de pointer du doigt la qualité technique des films, quel qu’en soit le genre ou le style. Le film américain de science-fiction The Last Days on Mars, de Ruairi Robinson, n’a par exemple rien d’original dans la mesure où il se contente d’exploiter le filon initié il y a près de 35 ans par Alien (des personnages se découvrent un monstre à l’intérieur du corps…), mais le travail du directeur de la photographie est remarquable et il fallait le souligner. C’est un cinéma de genre que je connais d’autant mieux que je l’ai moi-même pratiqué, à cette différence près que j’ai eu à ma disposition davantage de moyens que n’en a disposé le réalisateur. En tout cas, être la " caution technique " du jury me tenait à cœur.

Ayant toujours beaucoup travaillé de par le monde, je n’avais bizarrement jamais eu l’occasion de me rendre au Festival de Cannes, c’est dire si j’ai débarqué sur la Croisette avec un œil neuf et peut-être même avec une certaine naïveté. La seule chose que je savais grâce à Rémy Chevrin qui avait déjà tenu ce rôle, c’est qu’il allait s’agir d’un exercice " fatigant, mais jubilatoire ".
Et aussi qu’il ne serait pas déplaisant de rencontrer beaucoup de monde et d’être traité – osons le dire ! – comme un VIP ! Et c’est vrai que du jour au lendemain, tout devient plus facile, vous avez accès à toutes les projections en passant quasiment par l’entrée des artistes. Pendant dix jours, vous êtes comme un " coq en pâte " avec la sensation incroyable d’être transporté dans un autre monde.

Il n’empêche, il est des choses qui perdurent et la plus fondamentale à Cannes demeure la façon de juger un film. De façon très pragmatique, je dirais qu’en ce qui me concerne et de manière générale, je me positionne en fonction du fait que je regarde ou non ma montre durant la projection. En tant que spectateur lambda – ce que je suis également – j’ai le choix de quitter une salle de cinéma si je m’ennuie et en général, je ne m’en prive pas. Mais là, je parle du cas de figure dans lequel j’ai choisi le film que je suis allé voir parce que j’ai lu des choses le concernant ou que j’en ai entendu parler ou bien encore que je partage des goûts communs avec des personnes en qui j’ai confiance.
Comme membre d’un jury, c’est très différent, il vous faut " avaler " ce que l’on vous donne, bon ou mauvais, et " juger " un film, tout le monde le sait, est très compliqué. C’est d’ailleurs là où je situe en partie ma frontière avec la critique. Un (bon) critique essaiera toujours de disséquer les choses alors que j’ai tendance à être beaucoup plus intransigeant, surtout si je me retrouve face à un film dans lequel je sens que le réalisateur n’a pas assez travaillé. Un tournage, ce n’est pas " … et vogue la galère ! ". Tout cela pour dire qu’après les dix premiers films de la compétition où, vierge de toute information, mais passablement échaudé par un certain nombre de films difficiles à " digérer ", j’ai pris le parti de lire attentivement les dossiers que l’on nous distribuait pour me préparer psychologiquement à ce que j’allais voir. Il est bon de parfois savoir où l’on met les pieds.

On ne solutionne pas pour autant le débat. Qu’est-ce qu’un bon film ? Comment répondre à cette question ? Beaucoup de critères entrent en jeu, ils tiennent compte de son éducation, de sa culture cinématographique, de sa culture tout court, du style… Au-delà d’une direction artistique outrancière ou trop timide, ce qui prime pour moi est la manière dont je suis happé par le récit et la façon dont le réalisateur a structuré son travail. Je dois me retrouver dans un univers, bon ou mauvais, or nous le savons tous, il y en a finalement assez peu car il n’est pas si courant qu’un réalisateur ait un " œil ".
C’est le cas du film primé, Ilo Ilo, d’Anthony Chen, jeune réalisateur de 29 ans à qui je prédis un bel avenir. Son film, très bien cadré et remarquablement mis en scène, raconte l’histoire d’une " bonne " venue des Philippines pour s’occuper du gamin insupportable d’une famille de Singapour au moment de la crise de 1997. Voilà un film qui vous embarque d’emblée (il m’a fait penser à Truffaut et à ses Quatre-cents coups) en décrivant avec beaucoup de finesse les rapports croisés des quatre protagonistes.
On pourrait penser qu’il a bénéficié d’un budget avoisinant les deux millions de dollars et en fait, pour avoir échangé avec le réalisateur, le film n’a disposé en tout et pour tout que de… 400 000 dollars. Pour autant, à aucun moment on ne ressent son manque de moyens ! Jamais ! Il y a d’ailleurs des impressions qui ne trompent pas. A cette projection, je me trouvais à côté d’Eric Guirado et je me souviens qu’à la première image du film – on découvre les chaussures d’un petit garçon que l’on traîne de force chez le directeur de son école – Eric s’est penché vers moi et m’a dit : « … J’accroche ! ». Ensemble, nous avons ressenti ce " quelque chose " qui signale d’emblée une œuvre forte. Résultat, le film a été primé à l’unanimité, sept voix sur sept.

"Ilo Ilo" dans les salles de Singapour


Anthony Chen, bien entouré, et sa caméra d’or
DR

Les premiers films en général, et ceux de la Caméra d’or en particulier ne font pas exception à la règle quand ils reflètent leur époque, traitent de la violence ou s’appuient sur des faits de société. Les exemples sont nombreux, ainsi Salvo, de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, qui raconte l’histoire d’un tueur sicilien, Miele, de Valeria Golino, qui suit le parcours d’une jeune femme qui aide les gens à se suicider ou encore…, histoire de l’unique survivant d’un naufrage appelé à se retrouver progressivement rejeté par l’ensemble de la société.
Ce qui est frappant, mais pas nouveau, c’est qu’il n’y a dans tout cela quasiment pas de comédie, excepté le film de Guillaume Gallienne Les Garçons et Guillaume, à table ! que j’ai personnellement beaucoup aimé et qui va recueillir, j’en suis persuadé, un gros succès public. Tiré de la pièce de théâtre éponyme, le film est construit comme une succession de sketches, mais l’adaptation pour le cinéma est excessivement intelligente. Parfois, drame et comédie peuvent aussi cohabiter comme dans le film chilien La caja de oro où l’on suit des gens de maison chargés d’entretenir une riche propriété qu’ils occupent dès que les propriétaires ont le dos tourné. Mais très souvent, la pauvreté est au rendez-vous, c’est le reflet d’une époque.

A côté de ce climat quelquefois un peu " lourd ", nous avons tous été fortement impressionnés par le film indien Lunch Box, qui nous fait partager la rencontre de deux solitudes à travers un échange de correspondance né d’une erreur de distribution de paniers-repas. C’est un film formidable que je recommande vivement de voir tant le scénario est original, la narration simple mais juste, le jeu des comédiens sensible…, sans oublier la présence de l’Inde, toujours éternellement cinématographique.

Au fur et à mesure de l’avancée du festival, j’ai établi mes propres statistiques et sur les vingt-sept films qui composaient la sélection, je dois hélas dire que quinze d’entre eux (ce qui est énorme !) ne sont pas du tout éclairés et quand je dis « pas du tout », ce n’est vraiment « pas du tout ». Il s’agit de films tournés en majorité en extérieurs ou alors avec " juste " le plafonnier en place quand la caméra est en intérieur. Aucune réflexion, aucun objectif à atteindre, aucune manière de faire ! C’est désolant, on ne voit pas les yeux des acteurs, le grain de leur peau n’est pas soigné…, sans parler de l’inutilisation des fonds ce qui va en général de pair : quand il n’y a pas de réflexion sur la lumière, il n’y en a pas non plus sur le décor. Ce sont des films qui font preuve d’une absence totale de direction artistique, ce qui n’entache en rien leur qualité intrinsèque, ne confondons pas.
Toujours issus de mes statistiques, cinq autres films ne sont pas davantage éclairés, mais c’est en revanche d’une manière " pensée ", ce qui veut dire que l’on a jugé que par rapport au scénario, il fallait privilégier une sorte de réalisme en utilisant les décors " dans leur jus ". Dans ce cas de figure, quand les personnages sont silhouettés, cela devient un choix et il se dégage de l’ensemble une certaine unité. Ce qui laisse sept films de la sélection avec un travail conjugué de lumière, de décoration et de direction artistique. Dans cette catégorie-là, je citerai surtout le film La jaula de oro, de Diego Quemada-Diez, qui parle de l’émigration en suivant un groupe d’adolescents cherchant à fuir le Guatemala pour gagner les Etats-Unis via le Mexique. Le sujet est fort, le film extrêmement maîtrisé et les acteurs extraordinaires (ils ont d’ailleurs tous été primés à la Quinzaine des Réalisateurs).

Concourant pour la Caméra d’or, il y avait également des documentaires et je dois dire qu’après avoir vu trois, quatre ou cinq films par jour, se retrouver brusquement aux prises avec du " concret " a été pour chacun de nous une grande bouffée d’oxygène d’autant que les trois documentaires sont remarquables. Réalisé par Kaveh Bakhtiari, le premier d’entre eux s’appelle L’Escale. On y suit le quotidien d’une dizaine d’Iraniens bloqués à Athènes depuis des mois, voire des années pour certains et qui tous, espèrent pouvoir gagner un jour l’Europe du Nord.
Pendant trois mois, caméra à l’épaule ou aidé d’une caméra de poche, le réalisateur a approché ces hommes et ces femmes, les a suivi au jour le jour pour nous faire partager leur intimité. Le résultat est passionnant.

Une image du film "L’Escale", de Kaveh Bakhtiari
DR

Le second s’intitule Shepard & Dark et il est l’œuvre de Treva Wurmfeld. Il s’agit cette fois de la correspondance que, durant plus de 40 années, l’acteur et dramaturge Sam Shepard et un certain Johnny Dark, employé dans un supermarché, ont échangé. Après des décennies d’une belle amitié, on assiste à la fin de leur relation et c’est bouleversant car les lettres sont magnifiques.

"Shepard & Dark", de la réalisatrice américaine Treva Wurfeld
DR

Quant au troisième et dernier documentaire, il nous fait revivre l’aventure incroyable d’Alejandro Jodorowsky invité à Paris dans les années 1970 par le producteur Michel Seydoux pour adapter Dune, le roman culte de Frank Herbert. Après trois ou quatre années d’effort, c’est un film qui ne verra jamais le jour, mais écouter Jodorowsky – véritable gourou filmé par Frank Pavich – revenir sur cette odyssée en nous expliquant comment, à l’image du film Les Sept mercenaires, il a réussi à mettre les plus grands talents du monde à son service, de Salvador Dali au créateur des effets spéciaux du film de Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace, est un régal !
Au passage, nous découvrons un incroyable story-board de 450 pages réalisé avec le dessinateur Moebius dont il ne reste plus que deux exemplaires et qui témoigne de l’ampleur du travail accompli en son temps. Alors, pourquoi le film ne s’est-il pas tourné ? Tout simplement parce que les studios américains dont ne pouvait se passer le producteur Michel Seydoux (le film coûtait une fortune) ont eu peur de ce Jodorowsky qui n’avait tourné jusqu’alors que des ovnis !
Mais celui-ci d’expliquer contre toute attente que finalement, l’aventure de la préparation de ce film avait été aussi forte pour lui que s’il avait vraiment tourné le film ! Au-delà du récit, la personnalité de cet homme de 84 ans est fascinante, magnétique. Sans entrer dans le secret des délibérations, c’est parce que le jury avait décidé de ne pas récompenser un documentaire qu’aucun de ces trois films ne figure aujourd’hui au palmarès.

Alejandro Jodorowsky et Jean "Moebius" Giraud lors de la préparation de "Dune"
DR

Côté technique, nous avons eu à déplorer cette année une interruption de projection – une seule ! – à la Semaine de la Critique à l’occasion de la seconde présentation du film lauréat de la Caméra d’or, Ilo Ilo. C’est " presque " normal avec l’utilisation du DCP qui a toujours un problème, soit il arrive endommagé, soit il manque les sous-titres, soit il s’interrompt carrément et là, vous pouvez être certain que l’information se répand comme une traînée de poudre sur la Croisette. En revanche, quand tout se passe bien, personne ne le remarque. Alors, je profite de cette tribune pour rendre hommage à Pierre-William Glenn – et à toute l’équipe de la CST –, responsable des projections à Cannes, qui a obtenu des résultats magnifiques à raison de 16 à 17 heures de travail quotidien, en grande partie la nuit car c’est au moment où les salles du Palais se vidaient vers une heure du matin qu’il pouvait (enfin) entrer en piste pour effectuer ses répétitions et ses vérifications. Un immense bravo !

Pour conclure et en lieu et place de la fatigue que j’imaginais au sortir d’une expérience aussi forte que celle-là, il s’avère que j’éprouve l’envie plus forte encore de voir beaucoup, beaucoup de films tant le cinéma est jubilatoire. Cela me confirme, si besoin était, que les très bons films sont choses rares et qu’être " transporté " au cœur d’une salle de cinéma se mérite !

(Propos recueillis par Dominique Maillet)