Rétro, photo, boulots et autres aventures

Par Willy Kurant, AFC, ASC

par Willy Kurant La Lettre AFC n°231

A l’occasion de la rétrospective organisée, en partenariat avec l’AFC, par la Cinémathèque française du 2 mai au 3 juin 2013, Willy Kurant retrace dans cet article ses débuts, une période d’une dizaine d’années qui, pour beaucoup de directeurs de la photographie en général, est propice à bien des d’expériences.

J’avais 19 ans quand j’ai tourné mon premier film de fiction, un court métrage sur le monde du travail Klinkaart (en flamand), La Briqueterie, film qui a remporté le 1 er prix au festival d’Anvers ; tourné en 35 mm N&B avec mon Arriflex personnelle et synchronisé en postprod : le négatif était de la Ferrania 32, une copie de la fameuse Dupont Superior 2 US très en vogue en Italie.
Le metteur en scène, Paul Meyer, venait du ballet et du théâtre populaire. Mes influences étaient la photo fixe de la Grande Dépression aux USA, Dorothea Lange, Paul Strand… et, pour le documentaire, Flaherty et Joris Ivens.
Donc j’ai tout de suite créé des noirs profonds. Ce qui m’a attiré la sympathie du conservateur de la Cinémathèque Royale de Belgique, Jacques Ledoux, qui suivait alors mes premiers succès… et déroutes.

En 1957, j’ai obtenu une bourse du British Council pour faire un stage aux Studios de Pinewood. Là, le respectable Bert Easy m’a confié comme assistant à Jack Hildyard, Geoffrey Unsworth et Harry Waxman.
Avant cela, j’étais opérateur d’actualités au JT, un des " historiques " de la télévision belge qui commençait à émettre.
Je sortais aussi d’un labo/école qui faisait des recherches sur tous les procédés couleurs et noir et blanc, ce qui m’a fait comprendre, ou presque..., la photochimie, et ce à un très jeune âge… et toucher les caméras 35 qui servaient à tourner des essais. A la télévision, j’étais " free lance ", au cinéma aussi… Les fins de mois étaient quelque fois très dures.

Je suis alors engagé pour une mission d’exploration au Congo avec un cinéaste spécialiste des films coloniaux, Gérard De Boe. Nous passons six mois au Congo. J’ai la charge de quatre caméras 35, je suis seul ; le chef op’ ne veut pas que les Africains portent les caisses. Il les pense pas assez sérieux. Donc, l’assistant réalisateur, qui vient de l’IDHEC, et moi transbahutons la quincaillerie : Debrie, Arrifex, Leblay et Eyemo BH.
En rentrant, je tourne beaucoup de courts métrages et j’ai la chance de travailler au pôle presse de l’Exposition universelle de 1958, où je tourne des sujets pour la télévision belge et les télévisions étrangères, payé par sujet… Comme j’en tourne beaucoup, je commence à gagner très bien ma vie.

Et j’achète donc une Arri S 16 mm, un enregistreur Perfectone synchro, des micros, et me lance dans l’aventure du cinéma direct… assez peu pratique à l’époque.
Après 1958, la section reportage m’a envoyé deux fois au Moyen-Orient pour tourner des reportages pour une série sur le monde arabe.
" Neuf millions " était l’émission phare du reportage. Je travaillais pour eux et pour " Cinq colonnes à la une ", leur partenaire français.
Donc j’ai décidé de partir à Paris en 1962. Paris…

Je tourne beaucoup de courts métrages, c’était encore un métier rémunéré alors.
Jacques Rozier, Jean-Christophe Averty, Marin Karmitz, Maurice Pialat, Agnès Varda, Philippe Labro, Serge Korber, Jean Dewever, Pierre Kast, tous allaient faire des carrières intéressantes plus tard.

Willy Kurant, à l’œilleton d’une Arri IIC, et Marin Karmitz
Sur le tournage de Nuit noire, Calcutta, court métrage de Marin Karmitz, en 1963 - Collection AFC


1965, mes premiers longs métrages :

  • Les Créatures, film d’Agnès Varda, noir et blanc, FranScope, Catherine Deneuve
  • Masculin féminin, de Jean-Luc Godard, me vaut des articles dans le monde entier, surtout la presse américaine.
  • Ensuite, Trans-Europ-Express, de Robbe Grillet, même dialectique visuelle ; les noirs très noirs et les blancs très blancs. Pellicule 4X Kodak dont j’ai remonté le contraste par le temps de développement à LTC.
  • Une histoire immortelle d’Orson Welles, 1966
    J’ai la chance immense d’être choisi par Welles pour tourner cette nouvelle… Je remplace un autre DoP.
    Ma rencontre avec Orson a été formidable… et nous avons su travailler ensemble d’une façon plus que créative, en changeant le système de profondeur de champ, en jouant sur la couleur et le contraste trop fort pour les téléviseurs de l’époque pour un système utilisant la couleur et sa saturation… pour inventer une profondeur lumineuse.
  • Le Départ, de Skolimovski, 1967
    Avec Jean-Pierre Léaud et Catherine Duport
    Très petite équipe, j’emmène mon machiniste de Paris et mon 1er assistant, Jacques Assuerus, le 2e assistant est Michel Baudour… sortant de l’INSAS, c’était son 1er travail… Il est très important à la SBC maintenant.
    Le tournage est un enchantement de " virtuosité " à la commande.
    Un petit chef d’œuvre d’humour… et créativité. J’ai un électricien…, un minibrute ancien modèle, Mon parapluie blanc fétiche pour lumière indirecte.
    Un metteur en scène très inspiré.
    Et une force physique pour les plans de caméra portée…que je n’ai hélas plus.
  • Loin du Vietnam
    La partie qui m’est assignée par Chris Marker est la leçon de guérilla par Fidel Castro. Donc, retour à Cuba où j’avais tourné un reportage sur lui en 1964.
    Je connais tout le monde. Par contre, je traîne avec moi une caméra assez lourde, une Arri BL 16 mm dont tout le poids vous entraîne vers l’avant. Fidel montre comment tirer au bazooka caché dans la sierra et s’étonne que je n’ai pas le champ et le contrechamp en même temps. Je lui donne plus tard un cours de technique minimale… et cela l’intéresse.

1968
Mon premier film américain… avec Marlon Brando
Un film d’Hubert Cornfield, La Nuit du lendemain.
Tournage au Touquet.
Atmosphère un peu électrique entre Brando et le réalisateur.
Je suis au milieu de tout cela…, le producteur aime beaucoup ma photo et me proposera de me faire tourner à Hollywood. Marlon vient voir mes rushes et est agréablement surpris.
J’invente un système de nuits américaines très visuelles et sur deux plans, je me plante et suis obligé de faire un bout d’inter pour ramener du bleu.
Plus tard, je suis couvert de louanges par Pauline Kael dans le New Yorker

Marlon Brando et Willy Kurant
Collection Willy Kurant