Vaudou au pensionnat

Entretien avec le directeur de la photographie Yves Cape, AFC, SBC, à propos de son travail sur "Zombi Child", de Bertrand Bonello, par François Reumont pour l’AFC

par Yves Cape La Lettre AFC n°298

Entre film documentaire ethnologique, recréation historique et fiction, le nouveau Bertrand Bonello virevolte entre plusieurs styles et plusieurs époques. Proposant d’un côté le portrait d’une adolescence féminine vivant en pensionnat et de l’autre un regard sur l’histoire des coutumes Vaudou en Haïti et de celles de l’esclavage, le film passe sans cesse d’une ligne narrative à l’autre. C’est Yves Cape, AFC, SBC, qui signe les images de ce film étrange présenté à la Quinzaine des réalisateurs. (FR)

Haïti, 1962. Un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé de force dans l’enfer des plantations de canne à sucre. 55 ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris, une adolescente haïtienne confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille. Elle est loin de se douter que ces mystères vont persuader l’une d’entre elles, en proie à un chagrin d’amour, à commettre l’irréparable.

Dès la préparation du film, Yves Cape confie avoir apprécié la démarche et la personnalité de Bertrand Bonello : « Je ne le connaissais pas et j’ai rencontré quelqu’un de simple, à l’écoute des autres, avec un vrai esprit de collaboration tout en ayant des idées très précises. Il a un véritable amour de l’image, et s’il n’était pas réalisateur, je pense qu’il serait lui-même directeur de la photo ! »

Yves Cape, AFC, SBC, et Bertrand Bonello

Son idée, sur ce projet, était avant tout de faire un petit film en petite équipe, à la fois autour des thèmes récurrents de son cinéma (la féminité notamment), mais aussi en allant découvrir des choses tout à fait nouvelles pour lui comme le documentaire ou la recréation historique alliée à cet intérêt pour la culture haïtienne. Un intérêt qu’il doit, entre autres, à Charles Najman, un ami réalisateur récemment décédé qui vivait partiellement là-bas. »

Bertrand Bonello et Yves Cape, AFC, SBC.

Quand il s’est agi de savoir comment et avec quoi les cinéastes allaient tourner, Yves Cape se souvient : « Personnellement je ne suis pas un grand technicien ! J’aime l’image, la photo bien évidemment (c’est sa formation à la base), mais je ne suis pas un dingue de la lumière pour la lumière. Ma passion se situe plus au niveau de la mise en place d’un plan, d’une séquence et le fait de trouver les bons outils et les bonnes idées pour y arriver... Que ce soit un iPhone, une Sony, une Alexa ou une RED... »


Pour ce film, même si le budget ne devait pas dépasser 1,5 M d’euros, Yves s’est d’abord posé la question de filmer les différentes parties avec plusieurs caméras. Mais c’est vers un choix de polyvalence que s’est portée sa décision en plaidant auprès du groupe TSF son envie pour la RED Weapon avec des optiques Summilux. Une combinaison qu’il affectionne déjà depuis plusieurs films. « Certes, l’ergonomie ou le viseur n’arrivent toujours pas à la cheville de ce que l’argentique avait produit en caméra... Mais la souplesse de fonctionnement à travers ces différents modes de capture me séduit et sert les intérêts d’un film à petit budget sans jamais transiger sur la qualité. » N’hésitant pas à passer du 5K au 6K selon les besoins en définition des plans, il aime également exploiter les possibilités de recadrage en vertical en postproduction pour éviter des panoramiques verticaux « qui déforment par nature un peu la perspective en focale courte. Les optiques Summilux que j’ai choisies pour ce film ne couvrent pas la totalité du capteur en mode 6K. Mais quand on le peux, travailler avec une caméra à grand capteur c’est aussi la possibilité d’utiliser des focales plus longues pour un rendu identique à angle de champ constant.Très pratique dans les lieux exigus par exemple. Mon but, sauf demande expresse, étant d’offrir à la postproduction un "négatif numérique" le plus riche possible, que ce soit en couleur ou en pose, de manière à faire ensuite ce que l’on veut avec l’aide de mon fidèle étalonneur, Richard Deusy. »

Le décor du cimetière, à Milot en Haïti.
Photo : Sylvain Zambelli

Parmi les différentes parties du film, il y a justement tout ce qui se passe dans les années 1960 avec l’histoire - présentée comme authentique - de Clairvius, homme ramené d’entre les morts pour être jeté en esclavage sous forme de zombie. « Beaucoup de ces scènes se déroulaient de nuit dans le scénario, et je savais dès les premiers repérages en Haïti que le manque de matériel sur place nous forcerait à beaucoup nous adosser à la postproduction », explique Yves Cape. « On est donc parti sur des nuits américaines, mais pas forcément tournées selon les canons du genre, c’est-à-dire pas toujours en contre-jour et souvent avec le ciel dans le champ... Il en résulte un effet légèrement onirique où l’on garde un côté un peu faux avec des ciels un peu clairs qui, je pense, colle bien à cette histoire de zombie... La plupart de ces scènes se déroulant dans des paysages tropicaux extrêmement verts (champs de canne à sucre notamment), la gestion de cette couleur partant sur le jaune en plein soleil n’est pas des plus aisées quand on désire ensuite que l’image tire vers le bleu nuit...

À droite, Ginite Popote joue la femme de Clairvius Narcisse
Photo : Sylvain Zambelli

Ce vert jaune fluo doit être complètement éteint pour qu’on y croie. Mais l’étalonnage numérique, associé à la très grande latitude de pose, rend les choses tout de même beaucoup plus simples qu’à l’époque du film - où l’on n’avait d’autre alternative que de balancer des 12 kW HMI à la face pour équilibrer un peu le contraste avec les visages. Ici, seul une petite face LEDs installée sur le mattebox nous a suffi pour matérialiser un éclat dans les yeux ou la peau. »

Mackenson Bijou joue Clairvius Narcisse.
Photo : Sylvain Zambelli

Autre bloc du film, très inattendu par le choix de son décor : la vie d’un groupe d’adolescentes pensionnaires de la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Tourné in situ à Saint-Denis, à quelques encablures de la basilique, tombeau des rois de France, le film propose une immersion dans ce lieu hors du temps où les jeunes filles étudient et saluent leur directrice en groupe avec une très étrange révérence... « Oui, tout cela est vrai », explique Yves Cape. « Ça paraît très rétro, mais cette école existe et les lieux utilisés dans le film sont tous authentiques. Et les costumes aussi. D’ailleurs, une partie des plans a été tournée avec présence à la caméra des vraies élèves, mélangées pour les plans les plus larges à nos comédiennes et figurantes "officielles". »

Bertrand Bonello devant le Palais Sans-Souci, à Milot en Haïti.
Photo : Sylvain Zambelli

Tourner dans un endroit aussi vaste n’a pas non plus été chose facile pour le directeur de la photo. « Les salles, comme le réfectoire ou la salle d’arts plastiques - dans laquelle les filles organisent leurs réunions secrètes pendant la nuit - étaient immenses. Avec des plafonds de parfois plus de dix mètres de haut... Impossible (et hors budget) d’accrocher des plafonds de LEDs comme à mon habitude, et pas les moyens d’obtenir des ballons... J’ai donc dû éclairer avec des boules chinoises, avec la méthode Rousselot, ou bien pointer simplement des Jokers 800 avec nez optiques sur la voûte pour jouer en réflexion un niveau nocturne... Pour vous dire, avec ce genre de mise en place, je me retrouvais avec un niveau à -5 ou -6 diaphs en-dessous du keylight, et heureusement que le capteur de la caméra est encore capable de se débrouiller dans ces niveaux-là ! » Autre séquence avec ces personnages : un cours d’éducation physique et la séquence de vestiaire qui s’en suit. « Là, on est à fond dans le teenage movie », explique Yves Cape. « Le ralenti, le travelling latéral dans les vestiaires, c’est une figure esthétique que Bertrand apprécie et place régulièrement dans ses films. Ou les rayons de soleil qui marquent le terrain de handball... Cette caméra, avec le soleil qui bastonne à travers les fenêtres, arrive à tout capter sans pour autant perdre trop dans les ombres. C’est dans ce genre de cas que le numérique permet de faire quelque chose que le film ne permet pas. »

Bertrand Bonello et Yves Cape, AFC, SBC, en pause.
Photo : Sylvain Zambelli

« Pour moi, ce film est une ode à la jeunesse », explique le chef opérateur. « Un film qui, malgré son aspect déroutant, peut se lire comme "qu’est-ce que la jeunesse peut espérer dans notre monde actuel comme révolution ou changement dans le cours des événements ?" Je pense personnellement à ce mouvement d’adolescents en Belgique qui descend dans la rue tous les jeudis pour manifester pour le climat, ou au mouvement des gilets jaunes en France, le tout sans réponse concrète des décideurs politiques. Une œuvre qui se rapproche beaucoup plus de ses premiers films, plus un poème qu’un film politique, avec ses obsessions et son style assez unique. »

Nicolas Cantin, chef opérateur de prise de son et une figurante.
Photo : Sylvain Zambelli

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Zombi Child
Production : Les Films du Bal et My New Picture - Judith Lou Lévy, Eve Robin et Bertrand Bonello
Budget : 1,5 million d’euros
Tournage : 16 jours en France et 8 jours en Haïti
Décors : Katia Wyszkop
Costumes : Pauline Jacquart
Montage : Bertrand Bonello et Anita Roth
Son : Nicolas Cantin

Equipe
Premier assistant opérateur : Sylvain Zambelli
Deuxièmes assistants opérateurs : France Mathieu Cassan et Marco Saint-Juste
Chefs électriciens : France Julien Lefebvre et Markendy Bellevue
Chef machiniste : Thomas Blanc

Technique
Matériel caméra : TSF Caméra (RED Weapon, série Leitz Summilux)
Postproduction : Mikros Technicolor
Etalonnage : Richard Deusy