80e édition de la Mostra de Venise

Evgenia Alexandrova, AFC, revient sur les défis du tournage de "Sem Coração", de Nara Normande et Tião

"Dernier été à Bahia", par François Reumont, pour l’AFC

Contre-Champ AFC n°346

Coréalisé par Nara Normande et Tião, le film Sem Coração plonge dans les souvenirs des deux metteurs en scène, et fait suite à un premier court métrage éponyme sélectionné à Cannes en 2014. Pour ce long métrage tourné dans la région du Nordeste brésilien, en bord de mer, c’est la directrice de la photo Evgenia Alexandrova, AFC, qui est derrière la caméra. Elle nous explique le défi d’aller tourner dans ce pays qu’elle a découvert avec ce projet et comment elle a mis en image cette histoire d’amour entre deux jeunes filles. Le film est en compétition dans la section Orizzonti à la 80e Mostra de Venise. (FR)

Été 1996, Nordeste brésilien, Tamara profite de ses dernières vacances avant de partir à Brasilia pour ses études. Un jour, elle entend parler d’une fille surnommée "Sans Cœur" à cause de la cicatrice qui lui traverse la poitrine. Tamara ressent une attirance immédiate pour cette fille mystérieuse, qui va grandir tout au long de l’été.

Vous êtes familière avec le Brésil ?

Evgenia Alexandrova : Non, je n’y étais jamais allée. Le film étant financé entre le Brésil, l’Italie et la France, je me suis retrouvée sur le projet par le biais des accords de coproduction. J’étais donc la seule francophone sur le plateau, travaillant avec une équipe brésilienne en passant d’abord par l’anglais avec mes chefs de poste, puis au fur et à mesure du tournage en m’initiant au portugais ! Heureusement, j’ai pu arriver trois semaines avant le début du tournage sur place au Brésil, afin de finir la préparation avec les réalisateurs et surtout mettre au point tous les détails techniques en matière d’équipement. Seule la caméra et les optiques avaient été amenées depuis l’Europe, en l’occurrence d’Allemagne, avec lesquels la production avait des contacts privilégiés.
C’est un pays qui m’a beaucoup parlé. Peut-être d’abord par la superficie et son côté immense, que je peux mettre en relation avec la Russie d’où je viens. Et puis le côté isolé de ses voisins de par sa langue, qui donne lieu à une richesse culturelle locale fascinante. J’ai été immédiatement charmée par le lieu, et par les gens... Et je me suis plongée très vite dans cette histoire.



Quelle était l’enjeu photographique pour vous ?

EA : C’est très autobiographique. C’est aussi le prolongement d’un court métrage que les deux réalisateurs avaient pu tourner en 2014, et que j’avais pu étudier en préparation. On y retrouve leurs souvenirs d’enfance, dans ce petit village au bord de la mer avec cette bande de personnages d’origines très diverses qui quittent peu à peu l’adolescence pour rentrer dans la vie adulte. Traduire à l’écran ces souvenirs, datant de la fin des années 1990, était pour moi l’enjeu principal. Mais sans marquer forcément à l’écran une évocation du cinéma de ces années-là .

Comment avez-vous pu préparer sur place ?

EA : Quand je suis arrivée là-bas j’ai d’abord visité les lieux, guidée par Nara qui connaissait parfaitement chaque recoin, puisqu’on tournait réellement dans son village natal... Comme souvent, on a dû trouver des solutions pour faire rentrer le film dans le plan de travail, en regroupant certaines séquences et les mises en place. Je dois saluer le travail de notre assistante réalisatrice qui a su être extrêmement réactive et tirer le meilleur parti de chaque journée sur place. C’était vraiment un tournage extrêmement complet, avec du jour, de la nuit, des prises de vues sur bateau, sous l’eau... Une variété de situations que je n’avais pour ainsi dire jamais rencontrées en un seul film !



Et puis le tournage s’est déroulé en plein pendant les élections présidentielles, en octobre 2022, entre le président sortant Bolsonaro et son rival Lula. Un contexte extrêmement fort au vu du sujet traité par le film. Je me suis vite rendu compte que ce tournage était en fait un vrai acte politique pour toute l’équipe.

Parlons de la séquence dans le bal, où les gens viennent tous danser...

EA : C’est une séquence centrale car elle rassemble à peu près tous les habitants du village. Là encore, un souvenir de la coréalisatrice, de salle polyvalente où les gens de tous bords viennent s’amuser le soir. Pour tourner cette scène, nous nous sommes installés dans un immense hangar, au bord de la mer, un peu démesuré par rapport à nos moyens de production. On a donc dû réduire énormément l’espace pour rassembler la figuration et tout tourner dans un seul coin. Je me souviens surtout du réalisateur, emporté par l’ambiance, qui me demande de danser caméra à l’épaule comme les comédiens le font devant moi ! C’est une scène qui a finalement pas mal changé à l’étalonnage. J’avais pris le parti, au départ, de travailler avec du bleu et du rouge, dans un esprit un peu années 1990. Et puis, chemin faisant avec Vincent Amor, le coloriste, on a fait évoluer en cours de scène ces images vers du cyan et de l’orange... L’idée étant aussi de proposer une ambiance de plus en plus intime, moins "lumière de scène" au fur et à mesure que la scène avance. Dans la dernière partie, quand Tamara et "Sans-cœur" se retrouvent face-à-face, marquant leur premier tête-à-tête, il y a aussi un jeu d’ombres portées provenant de petits fanions suspendus par la décoration au plafond du hangar. Une chose à l’origine non prévue, dont j’avais peur qu’elle passe pour une ombre de perche, mais qui finalement apporte beaucoup de dynamisme dans ces quelques plans posés qui marquent leur rencontre.

Autres scène marquante entre les deux jeunes filles, celle de la pêche nocturne aux lamparos...

EA : C’est une scène qui me touche beaucoup. Je reconnais que les effets peuvent être un peu kitsch, avec ses surimpressions de lumière et d’effets de faisceau, en mode open shutter, mais c’est ce que m’avaient demandé les réalisateurs en me parlant de peinture lumineuse. Une scène extrêmement fantasmée par eux, et je suis vraiment contente d’être arrivée à leur proposer cette solution. En termes techniques, la plupart des lumières proviennent de lampes torches tenues par les comédiens, plus les vrais éclairages des bateaux eux-mêmes (essentiellement des petites ampoules tungstène), et enfin un petit débouchage en indirect et un HMI qui joue un peu la lune. C’est aussi la première fois dans le film qu’on réunit les deux protagonistes dans le même cadre... Leurs mains se frôlent, c’est un moment important du film. Sur ce plan, j’éclaire les comédiennes avec un Astera diffusé placé à 5h de manière à m’adapter à leur positions dans le cadre et leurs carnations assez différentes.

Quel matériel lumière aviez-vous choisi ?

EA : J’ai surtout dû faire avec ce qu’on me proposait sur place lors de la préparation. En dehors des Astera que j’évoquais, j’avais essentiellement des sources tungstène, et quelques Cinépar HMI 2,5 kW. Finalement je dois dire que j’aime beaucoup l’effet des sources à incandescence sur les visages, avec une douceur que j’ai privilégiée sur ce film. Heureusement que le loueur de caméra allemand nous avait permis de partir avec une série Summicron qui ouvre à 2 car les nuits étaient parfois dures à gérer en niveau lumineux. L’Alexa était en base 800, parfois à 1600 sur ces séquences de nuit.


Le premier baiser arrive dans une maison abandonnée, avec une découverte écrasée par le soleil.

EA : Ce décor n’était pas notre premier choix, celui décrit par le scénario étant un hôtel abandonné au milieu de la jungle. Mais pour des raisons de budget et de temps on a dû se rabattre sur cette maison qui était juste à coté du village. Pour l’isoler, les axes caméra étaient forcément très limités, jouant avec cette découverte sur la plage. Sur cette scène on est vraiment sur cette idée de sentir le soleil écrasant, en jouant sur les contrastes et l’extrême dynamique propre au lieu. On a placé nos comédiennes dans l’ombre de la maison, avec cette douceur sur leurs visages, et juste un peu de compensation avec les HMI en indirect. C’est pour moi une séquence "du lendemain", avec la temporalité banale du jour écrasant. Pas de coucher de soleil, pas de magie qui va appuyer sur l’émotion. Ressentir une émotion extraordinaire dans un contexte photographique très quotidien.

Parlons aussi du cachalot échoué...

EA : Cette histoire de cachalot était un autre défi ! Là, on est plus dans une dimension fantasmée. Entre le rêve et la réalité. Mais en conservant rigoureusement à l’image le même traitement, sans appuyer sur quoi que ce soit pour dire au spectateur qu’on s’éloigne peut-être de la réalité. Les réalisateurs voulaient conserver un côté un peu flottant sur ces scènes sans qu’on puisse les extraire du reste. Une ambiguïté où le seul élément anachronique est ce cachalot qui se retrouve dans trois lieux différents.



Pour filmer ces scènes, un faux cachalot à taille réelle a été fabriqué par un atelier de sculpture, puis déplacé de lieu en lieu. C’est même devenu un petit événement à l’échelle locale, certaines vidéos postées sur les réseaux sociaux créant le buzz ! Pour parfaire le rendu, on a pu rendre visite en cours de réalisation à l’équipe déco SFX et affiner les tonalités, la texture selon ce qu’on imaginait.Il faut dire aussi que ce cachalot était un des éléments-clés du court métrage réalisé auparavant par Nara et Tião et qu’ils avaient déjà à l’époque pu se confronter à la question... En en fabriquant eux-mêmes un en papier mâché !

Qu’avez-vous retenu de ce film ?

EA : Ces cinq semaines de tournage ont été très riches avec beaucoup de situations inédites pour moi. Le fait de tourner presque tout à l’épaule était certes physique, avec en plus la nécessité de s’adapter très vite à ce que nous offrait la nature. Ce que je retiendrais surtout ce sont les quelques scènes de bateau où une vraie rigueur doit s’imposer à la caméra. Tenter, par exemple, de filmer des gros plans de comédiens depuis une autre embarcation, c’est la chose que je ne recommencerai jamais ! J’ai beaucoup appris de la force de l’océan et de son côté absolument incontrôlable !

(Entretien réalisé par François Reumont, pour l’AFC)

Sem Coração
Réalisation : Nara Normande et Tião
Directrice de la photographie : Evgenia Alexandrova, AFC
Décors : Thales Junqueira
Costumes : Preta Marques
Son : Lucas Caminha
Montage : Juliana Munhoz, Eduardo Serrano, Isabelle Manquillet