A propos de "Roma", réalisé et photographié par Alfonso Cuarón

Par François Reumont pour l’AFC

Roma est un film très personnel pour Alfonso Cuarón, construit autour de la mémoire, comme une ode au temps et à l’espace. Suivant le trajet humain d’une simple domestique dans le Mexique des années 1970, le film ressemble avant tout à une œuvre de photographe, entre les paysages de Ansel Adams et les corps de Sebastião Salgado.

Décidant de signer non seulement le scénario, la mise en scène, le montage et la photographie, le réalisateur star mexicain est venu démontrer avec maestria qu’il n’était pas en compétition cette année juste "pour participer". Avec un réel enthousiasme, il est venu répondre aux questions des festivaliers à l’issue d’une projection bondée.

Alfonso Cuarón à Camerimage 2018


L’origine du projet
Alfonso Cuarón explique que ce sont ses propres souvenirs d’enfance qui sont au cœur du processus créatif de ce film : « Conserver la pureté du souvenir, sans me préoccuper en quoi que ce soit des personnages, de leur trajet dramatique, de la structure et des différents actes... Le scénario n’a suivi aucune règle concrète, juste celle de faire honneur à ces souvenirs, d’ouvrir des portes et même de me perdre, dans ce labyrinthe de la mémoire. J’avais entièrement placé ma confiance dans cette sorte de muscle narratif. » Le noir-et-blanc, présent dès le départ, comme une évidence graphique pour lui : « Un noir-et-blanc moderne, non rempli de nostalgie comme ça aurait pu être le cas en tournant en pellicule. Pas de grain, une définition maximale, une sorte de vision contemporaine du passé. D’où le choix de la caméra Arri Alexa 65, avec son très grand capteur, sa très haute résolution, et sa très grande plage dynamique, qui m’ont permis d’obtenir exactement ce que je voulais en postproduction. Et il y a cette espèce de distance qui permet aux premiers et aux arrières-plans d’avoir exactement la même importance. »

Le tournage
Envisageant tout d’abord de confier l’image du film à Emmanuel Lubezki, son ami d’adolescence et fidèle chef opérateur depuis ses débuts, Alfonso Cuarón s’est finalement trouvé face à son désistement du fait d’une autre production qui s’éternisait. « C’est là où je me suis dit que finalement je pourrais faire le film tout seul car je sais qu’une grande partie de l’héritage de Chivo est en moi, et que de son côté, il garde aussi une grande partie de mon savoir-faire dans sa manière de travailler. »
Il s’est donc lancé dans le projet en s’entourant tout de même du gaffer Javier Enriquez (Y tu mama tan bien) et du cadreur Galo Olivares, « Un œil sûr, avec qui je pouvais avoir des discussions sur ce que je faisais à l’image ».

Tourné en cent-dix jours, Roma a été capté de façon non conventionnelle. Alfonso Cuarón confie par exemple n’avoir donné le scénario à personne : « Je voulais qu’on travaille avec un mélange d’organisation et de chaos, qui consistait à briefer les comédiens sur leur personnage et leurs liens d’affection avec les autres, mais sans leur dire exactement ce qui allait se passer dans la scène. Ainsi, en donnant une instruction à l’un et en demandant volontairement à un autre de faire quelque chose de totalement contradictoire, la vie débarquait soudain sur le plateau, avec son chaos et son imprévu.
Comme j’utilisais souvent des focales assez larges pour couvrir l’action et les comédiens avec pas mal de marge pour le jeu, je les laissais faire. Par exemple, dans la séquence du magasin et de l’émeute à l’extérieur, la comédienne interprétant Cleo ne savait pas que le personnage de Firmin allait débarquer. Sa réaction est vraiment authentique, captée littéralement sur le vif. J’ai utilisé aussi cet effet de surprise lors de la scène de l’accouchement, sans la prévenir de l’issue de l’événement. »

Seule actrice professionnelle du film, Marina de Tavira interprète la mère de famille. « C’était vraiment dur pour elle au début », explique Alfonso Cuarón, « car elle n’avait jamais travaillé comme ça. Ne pas avoir scénario, juste les dialogues en fonction des scènes, et des gens autour d’elle qui font n’importe quoi ! Mais c’était parfait que ça soit elle qui joue ce rôle car dans l’histoire, c’est elle qui tente de garder un peu d’autorité sur la famille. Tous les autres interprètes étaient vierges de toute expérience, et ils se sont très vite adaptés à la situation. Si bien qu’au bout d’une semaine, ils n’imaginaient même pas qu’on puisse tourner un film autrement ! »
Le film est régulièrement scandé par de longs travellings latéraux ou de lents panoramiques qui décrivent l’espace dans lequel l’action se déroule. « Je me suis interdit tout mouvement subjectif », explique le réalisateur. « Et je peux vous dire que ça été difficile de me retenir de faire un seul travelling avant ! Car pour moi, c’est vraiment une des choses les plus belles au cinéma. »

Venu à Bydgoszcz avec une série de photos de plateau et des documents de travail, Alfonso Cuarón a également détaillé ses choix techniques d’éclairage : la couverture totale de la maison et de son patio avec une structure pouvant accueillir des toiles de diffusion de plusieurs densités (20 m x 6 m), pour contrôler l’ambiance solaire ; le trucage de l’écran de la salle de cinéma (équipé de LEDs) pour donner le key-light sur la salle à 5.6 (remplacé ultérieurement en VFX par l’image projetée de La Grande vadrouille) ; la scène d’incendie de forêt éclairée par des rampes à gaz construites sur mesure en formes d’arbres. Et l’ajout en arrière-plan d’une batterie d’écran LED diffusant l’image des rampes à gaz de premier-plan filmées en direct pour créer une lueur en arrière-plan parfaitement synchrone. Enfin, la séquence finale sur la plage, avec un ponton d’une vingtaine de mètres construit sur l’océan pour accueillir une Technocrane sur rails. « Ce plan est un moment magique », explique Alfonso Cuarón, « la veille du tournage, un orage tropical s’était abattu sur le lieu et avait inondé toute l’installation. On a eu beaucoup de mal à filmer à cause des vagues et, par magie, la seule prise réussie, celle qui est montée dans le film, s’est faite au moment où la lumière était absolument parfaite ! »

La postproduction
Le réalisateur mexicain confie qu’il n’a jamais, de sa vie, passé autant de temps sur l’étalonnage d’un film. « L’étalonnage s’est déroulé chez Technicolor et je crois que c’est l’étalonnage le plus long auquel ils aient été confrontés. Grâce à l’extrême gamme dynamique des images de la caméra, et du fait que je me suis efforcé de protéger en permanence les blancs et les noirs sur chaque scène, j’ai pu construire mon contraste et mes rapports entre ombre et lumière. Ça a demandé beaucoup de travail d’étalonnage par zone, et parfois même de rotoscopie, pour suivre tel ou tel personnage, ou travailler sur les mouvements de caméra. »

A la projection de quelques images représentatives de ce travail, l’assistance a pu se rendre compte de cette "autre manière de faire l’image" qui ramène le travail de prise de vues à une captation la plus objective et complète possible, pour ensuite permettre à l’image de se révéler lors de l’étalonnage (comme le son du film prends forme au mixage).

La distribution
Interpellé sur l’incohérence de ne pouvoir voir le film que via Internet (selon la politique de son producteur, Netflix), Alfonso Cuarón a démenti ce qu’il considère comme une rumeur : « Ce film a été conçu pour être vu en salle depuis le début et Netflix n’a fait qu’en acquérir les droits. Je peux donc vous affirmer qu’il sera distribué en salles à travers le monde. Et considérant que c’est un drame mexicain en noir-et-blanc, ça n’arrive pas tous les jours en 2018 ! Je suis en tout cas très satisfait qu’il puisse avoir ensuite une seconde vie en distribution sur la plateforme car aujourd’hui, la majorité des films n’ont qu’une vie en salles très brève. Prenez Les Fils de l’homme, personne n’était allé le voir en salles au moment de sa sortie et le film n’a acquis son succès public et sa réputation que plus tard, lors de sa sortie en DVD. »

https://vimeo.com/300687524