Alex Thomson

par Marc Salomon

La Lettre AFC n°167

Le directeur de la photographie Alex Thomson est mort le 14 juin 2007 à Chertsey dans le Surrey.

Après une brillante carrière, Alex Thomson (1929 – 2007) s’occupait activement ces dernières années de la " BSC Newsletter " avec dévouement et passion, collectant des informations sur ses confrères en activité mais aussi en faisant revivre le passé à travers de rares et précieuses photos de tournages soigneusement légendées.

Ce travail de recherche et de compilation avait débouché en 2005 sur la publication d’un bel album – Out Standing Stills – publié par la BSC et préfacé par Kenneth Branagh [1].

Qu’un opérateur de sa trempe ait consacré les dernières années de sa vie à promouvoir le travail de ses collègues et à remettre en lumière les artisans souvent oubliés du glorieux passé de la cinématographie britannique est suffisament rare pour mériter d’être souligné et salué.

Il défendait avant tout le travail des directeurs de la photographie tout en récusant toute vélléité de passer à la mise en scène : « Si vous êtes bon à quelque chose vous devez vous y tenir. C’est déjà bien d’avoir un certain talent, il ne faut pas le gaspiller. Beaucoup d’excellents opérateurs sont devenus de médiocres réalisateurs. »

Il avait débuté juste après-guerre dès l’âge de 17 ans. Son père, tailleur de profession, confectionnait les costumes de Sir Anthony Havelock-Allan [2] et c’est grâce à l’entremise de ce dernier qu’il débuta en 1946 au sein des studios Denham. Il téléphona toutes les semaines durant deux ans à Bert Easey, le responsable du département caméra, jusqu’à ce que sa ténacité finisse par payer ! D’abord clapman auprès de Freddie Young (So Well Remembered d’Edward Dmytryk), Jack Hildyard et Desmond Dickinson durant la période 1946-49, Alex Thomson rejoint en 1951 la compagnie Technicolor et collabore avec Ossie Morris (Moulin Rouge) et Otto Heller (Richard III). Il est encore assistant opérateur sur Scent of Mystery réalisé par Jack Cardiff en 1959, tourné en Todd AO (65 mm) et premier film exploité en " Smell-o-Vision " (dispositif permettant de répandre des odeurs pendant la projection !

Alex Thomson à la caméra, le directeur de la photo Nicholas Roeg et François Truffaut
Alex Thomson à la caméra, le directeur de la photo Nicholas Roeg et François Truffaut
sur le tournage de Fahrenheit 451 en 1966
(Dans The British Cinematographer, Duncan Petrie / BFI - 1996)

Tout au long des années 1960, il sera cadreur avec Nicholas Roeg (Le Masque de la mort rouge de Roger Corman, Fahrenheit 451 de François Truffaut, Loin de la foule déchaînée de John Schlesinger...). C’est encore avec Roeg qu’il participa en seconde équipe aux tournages de Lawrence d’Arabie et de Docteur Jivago de David Lean.

Chef opérateur à partir de 1967, il se voit cantonné durant une dizaine d’années à des productions courantes, comédies ou films d’aventures historiques réalisés par Clive Donner (Trois petits tours et puis s’en vont ; Alfred le Grand), ou encore des petits films d’horreur dont certains demeurent des films cultes auprès des fans du genre : Le Retour de l’abominable Dr Phibes de Roland Fuest et Le Métro de la mort de Gary Sherman.

Sa carrière marque une pause lorsqu’il fut sérieusement blessé sur le tournage de Jésus Christ Superstar de Norman Jewison en 1973 (Douglas Slocombe reprendra le film). Il revient sur les plateaux en seconde équipe : L’Homme qui voulut être Roi de John Huston, Sherlock Holmes attaque l’Orient-Express de Herbert Ross, Superman de Richard Donner. Il reconnaissait alors avoir beaucoup appris auprès de Morris et de Unsworth.

Le directeur de la photo Alex Thomson
Le directeur de la photo Alex Thomson
lors du tournage de Labyrinthe de Jim Henson aux studios d’Elstree en 1986
(Dans Making Pictures : A Century of European Cinematography édité par Imago, fédération européenne des directeurs de la photographie)

C’est Excalibur de John Boorman en 1980 qui le remet en selle (avec une nomination aux Oscars à la clef), puis c’est l’enchaînement avec La Forteresse noire de Michael Mann, L’Année du dragon de Michael Cimino, Legend de Ridley Scott, Labyrinth de Jim Henson, Le Sicilien (de nouveau avec Cimino), High Spirits de Neil Jordan, Alien 3 de David Fincher, Les Amants du Nouveau Monde de Roland Joffé... jusqu’à Hamlet de Kenneth Branagh tourné en 65 mm. Nicholas Roeg, passé à la réalisation, fit appel à lui à deux reprises : Eureka en 1982 et Track 29 en 1987. En 1990, Thomson avait préparé le tournage en 65 mm de Nostromo de David Lean mais la production s’arrêta avec la disparition du réalisateur.

Lorsqu’un critique mal informé des contraintes de certaines grosses productions (vastes extérieurs nocturnes filmés sous plusieurs axes, effets spéciaux imposant la finesse et donc la faible sensibilité la 5247...) eut l’imprudence de le surnommer " Captain Kilowatt " – à l’instar de son confrère David Watkin –, il répondit par une lettre cinglante publiée dans la revue Eyepiece [3]. Regrettant que cette réputation l’ait écarté d’un projet, il concluait ainsi : « Je ne sais pas ce que David pense de ce surnom de " Captain Kilowatt ", mais si je pouvais produire d’aussi belles images que les siennes, alors, finalement, ça n’est pas si mal de porter ce titre après lui. »

Il est vrai que Thomson n’appartenait pas au courant naturaliste et que les tournages en lumière ambiante à pleine ouverture n’étaient pas non plus sa tasse de thé. Formé à la grande époque des studios anglais, dans la lignée de Young, Hildyard et Morris, il perpétuait la tradition d’une image sophistiquée, en studio comme en extérieurs, auprès de réalisateurs à l’univers formel affirmé. Il n’est donc pas étonnant qu’il aurait aimé travailler avec Martin Scorsese, Steven Spielberg, Stephen Frears, Milos Forman, Chris Menges et Peter Weir.

Sa photographie se voulait généralement clinquante, les couleurs vives, les contours ciselés avec beaucoup de profondeur. Une esthétique que lui-même reconnaissait héritée de la publicité.

De son propre travail, il se disait particulièrement satisfait du Sicilien de Cimino. Par ailleurs, il appréciait le travail d’Yves Angelo dans Tous les matins du monde : « C’est un des rares films que j’aie vu – déclarait-il – où l’on peut dire exactement la saison et l’heure du jour. »

Rappelons enfin qu’il fut président de la BSC en 1981 et 1982.

Julie Andrews, en arrière-plan Andrei Konchalovsky et Alex Thomson
Julie Andrews, en arrière-plan Andrei Konchalovsky et Alex Thomson
sur le tournage de Duet for One en 1986
(Dans Out Standing Stills édité par la BSC et Alex Thomson)

Filmographie abrégée d’Alex Thomson :

1967 : Trois petits tours et puis s’en vont (Clive Donner)

1968 : Chantage à la drogue (David Greene)

1969 : Alfred le Grand (C. Donner)

1972 : Le Retour de l’abominable Dr Phibes (Robert Fuest) ; Le Métro de la mort (Gary Sherman)

1977 : Le Chat et le canari (Radley Metzger)

1979 : Le Putsch des mercenaires (James Fargo)

1981 : Excalibur (John Boorman)

1982 : Eureka (Nicholas Roeg)

1983 : La Forteresse noire (Michael Mann)

1984 : Legend (Ridley Scott)

1985 : L’Année du dragon (Michael Cimino) ; Le Contrat (John Irvin)

1986 : Le Sicilien (M. Cimino) ; Labyrinthe (Jim Henson) ; Duo pour une soliste (Andrei Konchalovski)

1987 : High Spirits (Neil Jordan)

1988 : Leviathan (George Pan Cosmatos) ; Track 29 (Nicholas Roeg)

1989 : Les Frères Krays (Peter Medak) ; Le Dossier Rachel (Damian Harris)

1991 : Alien 3 (David Fincher)

1992 : Cliffhanger (Renny Harlin)

1993 : Demolition Man (Marco Brambilla)

1994 : Prince Noir (Caroline Thompson) ; Les Amants du Nouveau Monde (Roland Joffé)

1995 : Ultime décision (Stuart Baird)

1996 : Hamlet (Kenneth Branagh)

1999 : Peines d’amour perdues (K. Branagh)

[1Le site Internet de la BSC annonce la publication prochaine de " Take 1 ", anecdotes de tournages compilées par Alex Thomson

[2Le producteur Anthony Havelock-Allan, en partenariat avec David Lean et Ronald Neame, avait fondé Cineguild Productions en 1944.

[3Eyepiece, february/march 1995