Cinq des premiers films d’Alfred Hitchcock sur Arte.TV

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

AFC newsletter n°294

Le site Internet de la chaîne Arte propose de voir ou revoir jusqu’au 17 ou 21 mars 2019, cinq des premiers films anglais d’Alfred Hitchcock, qui n’était pas encore le "maître du suspense". Ces films - dont deux muets - ont en commun d’avoir tous été photographiés par Jack Cox, un des grands pionniers de la cinématographie britannique, un peu trop oublié aujourd’hui. Il s’agit de The Ring (1927), de L’Homme de l’île de Man (The Manxman, 1929), de Chantage (Blackmail, 1929), de Meurtre (Murder, 1930) et d’À l’Est de Shanghaï (Rich and Strange, 1931).

Né en 1896, de son vrai nom John Jaffray Cox, il fut sans aucun doute le premier grand opérateur anglais (sa carrière démarrant après la Première Guerre mondiale), virtuose dans les mouvements de caméra comme dans les trucages à la prise de vues, tout en façonnant des éclairages tantôt d’inspiration expressionniste, tantôt doux et modelés.

Il avait débuté dans l’industrie du cinéma en 1913 grâce à l’entremise de Cecil Hepworth, il passa six mois dans un laboratoire puis, en 1918, une fois démobilisé après avoir servi dans un régiment de cavalerie, il rejoint la “Stoll Picture Production” où démarre sa carrière d’opérateur. C’est en 1927 qu’il rejoint la BIP (British International Pictures) qui venait de prendre Alfred Hitchcock sous contrat. Ne pouvant obtenir l’opérateur de ses films précédents (Claude McDonnell), Hitchcock se voit attribué ce nouvel opérateur avec lequel il tournera 11 films entre 1927 et 1938 (de The Ring à Une femme disparaît). *

Tournage de "The Ring" avec Jack Cox, derrière sa caméra Mitchell et Alfred Hitchcock, à droite

The Ring et L’Homme de l’île de Man, deux films muets donc, ne sont pas construits sur le suspense mais présentent la même trame mélodramatique, le triangle amoureux, puisque deux hommes convoitent la même femme. Sur le plan esthétique, ils incarnent parfaitement cette maîtrise de l’image atteinte à la fin du muet. La photographie de Jack Cox est à la fois dense et joliment nuancée dans les gris que permet la pellicule panchromatique, les éclairages sont précis, délicats et souvent justifiés avec un soin particulier apporté aux visages. La composition des images joue fréquemment des effets de profondeur (fenêtres, portes, miroirs...), influence du cinéma allemand et de Murnau en particulier.

Avec Chantage, Hitchcock aborde le parlant et les contraintes qui s’y rattachent sur le plan esthétique : caméra enfermée dans une cabine capitonnée, présence des micros et, de surcroît, doublage en direct de la comédienne d’origine tchèque, Anny Ondra. La photographie de Jack Cox devient plus banale mais le film contient quelques plans restés célèbres : une montée d’escalier suivie par un mouvement ascensionnel de la caméra installée sur un élévateur ainsi qu’une chasse à l’homme au British Museum réalisée grâce au procédé Schüfftan à partir d’agrandissements photographiques (impossibilité de tourner in situ pour des raisons de lumière).

Meurtre est un pur "whodunit" qui souffre de ses origines théâtrales et offre peu d’opportunités à Jack Cox, hormis les dix premières minutes où il installe un certain climat et quelques effets de lumière. La caméra retrouve aussi une relative mobilité dans quelques allers-retours en panoramiques ou travellings pas toujours très convaincants.

À l’Est de Shanghaï est une comédie sentimentale autour d’un couple de jeune mariés qui vit une croisière mouvementée. Pas de suspense ici mais de multiples péripéties et situations variées où Jack Cox retrouve toute sa maîtrise acquise à la fin du muet, avec ce qu’il faut d’images vaporeuses et de traitement glamour des deux héroïnes, la blonde Joan Barry et la brune Betty Amann.

* Seul Robert Burks, aux Etats-Unis, battra de peu ce record en signant la photographie de 12 films d’Alfred Hitchcock entre 1951 et 1964