Citation du mois

La Lettre AFC n°190

L’éclat de la neige, de l’eau des flaques, encore prises dans la glace, aveuglait. La lumière était si intense qu’il fallait se frayer un chemin à travers elle, comme à travers des fourrés. Elle dérangeait, gênait, et, quand ils brisaient la pellicule de glace en marchant sur les flaques, il leur semblait que c’était la lumière qui crissait sous leurs pas, qui se fendait en éclats-rayons aigus et piquants. La lumière coulait dans le fossé, et quand des pierres barraient le passage, la lumière se gonflait, écumait, clapotait et bruissait. Le soleil printanier s’était rapproché tout près de la terre. L’air était frais et tiède à la fois.
Il lui semblait que sa gorge, brûlée par le gel et la vodka, endurcie par le tabac et les gaz des explosions, par la poussière et les jurons, était lavée, rincée par la lumière et le bleu du ciel. Ils pénétrèrent dans la forêt, à l’ombre des premiers pins. La neige, ici, n’avait pas commencé à fondre. Dans les pins, les écureuils étaient au travail, et en bas la croûte gelée de la neige était jonchée d’écailles et de pommes de pins rongées. Le silence dans la forêt venait de ce que la lumière, arrêtée par les ramures, ne faisait plus de bruit mais enveloppait précautionneusement la terre.

Vassili Grossman, Vie et destin