Crise à l’école de cinéma de Budapest et à la HSC

Par Laurent Andrieux, pour l’AFC

La Lettre AFC n°315

L’école de théâtre et de cinéma de Budapest connaît une crise sans précédent, depuis que le gouvernement de Viktor Orbán a engagé un certain nombre d’actions hostiles à son organisation et à son autonomie pédagogique. En réaction, les étudiants ont organisé un mouvement, des manifestations et l’occupation de l’université.
Michel Abramowicz, AFC, nous signale que János Kende, important directeur de la photographie hongrois et ancien président de la Hungarian Society of Cinematographers, soutient le mouvement et a décidé de quitter la HSC, à l’instar d’une vingtaine de ses membres. Il s’en explique dans un entretien donné à 168 Óra Online.

L’École supérieure d’art dramatique et cinématographique (Színház- és Filmművészeti Főiskola) fut créée en 1948 au sein d’une des universités de Budapest dont l’existence remonte à 1865. Dès 1949, György Illés contribua à former plusieurs générations de directeurs de la photographie.

Depuis plusieurs années, les financements alloués à l’Université d’art dramatique et cinématographique de Budapest, aujourd’hui Szinhaz- es Filmműveszeti Egyetem (SZFE), étaient en baisse constante. Mais depuis le printemps dernier, les attaques ont pris des formes plus précises, et la réaction des étudiants, soutenus par leurs enseignants, n’a fait que croître, provoquant un soutien des habitants de Budapest et de la communauté internationale.

Manifestation à Budapest


La politique de Viktor Orbán, premier ministre de Hongrie depuis 10 ans, lui vaut la réprobation de l’Union européenne, des États-Unis et de la plupart des médias occidentaux. Après s’être attaqué à l’université d’Europe centrale, poussée à l’exil vers Vienne, à l’Académie des sciences, privée d’autonomie, comme l’école de théâtre de Kaposvar, et avoir décidé la fin des études de genre au sein des universités pour motifs idéologiques, il s’en est pris, depuis le printemps dernier, à la célèbre école de cinéma de Budapest.

L’école occupée


Cela a commencé par la privatisation de l’Université, transformée en fondation privée, ce qui a provoqué la réaction hostile des enseignants et des étudiants. Puis cela s’est poursuivi par la nomination d’Attila Vidnyánszky comme président du conseil d’administration de cette fondation. Attila Vidnyánszky est un admirateur assumé de Viktor Orbán. Directeur du Théâtre national hongrois depuis 2013 et principale figure du "Kulturkampf" du pouvoir hongrois visant à promouvoir des valeurs "nationales, conservatrices et chrétiennes" – et au sein même de l’école, en s’attaquant à son autonomie –, sa nomination a provoqué de nombreuses démissions au sein du corps enseignant et du conseil d’administration de la SZFE, comme celle de son recteur, et a conduit à l’occupation des locaux de l’université par les étudiants, et à la création de la "République de l’Éducation", qui revendique une "SZFE libre". Puis ce fut le refus de nommer des représentants de l’université au sein de son conseil d’administration. La nomination d’un colonel, ancien sniper, au poste de Chancelier, qui s’est immiscé dans la pédagogie, n’a fait qu’attiser la rébellion, provoquer la grève des employés de l’université, susciter le soutien des syndicats et de la communauté internationale, et des recours devant la commission Culture du parlement européen. Réaction du conseil d’administration de la SZFE : la fermeture pure et simple de l’université le 6 novembre dernier, au motif d’un défaut de protection incendie, puis de la cité universitaire le 9, et l’annulation des "crédits" universitaires des étudiants du premier semestre.

Manifestation à Budapest


Après que des personnalités telles que l’écrivain Salman Rushdie, les comédiennes Sigourney Weaver, Helen Mirren et Cate Blanchett, les metteurs en scène Wim Wenders, Peter Brook, Stephen Frears, ou encore le directeur du théâtre de l’Odéon à Paris, Stéphane Braunschweig, ont exprimé leur soutien, quelques cent cinquante Français auteurs, metteurs en scène et universitaires s’opposent, dans une tribune au Monde, à la mise sous tutelle par le gouvernement hongrois de cette institution reconnue. Les étudiants de La Fémis et de la Manufacture de Lausanne s’associent à ce mouvement.

Soutien des étudiants de La Fémis

Dans le contexte de la crise sanitaire de la Covid-19, les étudiants de la SZFE ont été contraints de quitter les bâtiments universitaires mais maintiennent le blocus. Ils continuent de protester sur les plateformes en ligne.

L’école occupée
La rubalise, symbole de la résistance des étudiants de Budapest, a depuis été reprise comme symbole des salles de spectacles et cinémas fermés pendant la crise sanitaire.


Si l’université est toujours fermée, une reprise des cours est envisagée par sa direction au mois de février 2021, dans les locaux de Duna Television. Les conditions réelles de cette éventuelle réouverture ne sont pas encore connues.

Création d’une nouvelle association de directeurs de la photographie hongrois

János Kende, directeur de la photographie hongrois, professeur émérite, ancien directeur du département Film & TV de l’école nationale de cinéma de Budapest, enseignant depuis vingt-cinq ans à l’école et ancien président de la Hungarian Society of Cinematographers, explique pourquoi il a décidé, à l’instar d’une vingtaine de ses membres, de quitter la HSC dans un entretien donné à 168 Óra Online. Ils ont souhaité prendre leurs distances avec l’un de ses responsables, Emil Novák, après qu’il a été nommé au poste de vice-recteur de l’école et impliqué dans ses déboires.

Nous avons appris depuis que Lajos Koltai et Emil Novák avaient aussi quitté la HSC et qu’une quarantaine d’opérateurs avaient créé l’association des directeurs de la photographie hongrois, la Hungarian Cinematographers’ Association (HCA), autour de Gábor Szabó.

János Kende est né le 22 septembre 1941 à Marseille. Il suit les cours de l’école de cinéma de Budapest, tout en travaillant comme assistant opérateur au côté de Sándor Sára (Remous ; Père ; Jour de fête). Il signe les images d’un court métrage de Sára en 1967 (Vízkereszt). Il seconde encore Tamás Somló sur Rouges et blancs, de Miklós Jancsó, avant de prendre la relève auprès du réalisateur à partir de Silence et cri (1967), pour lequel il va régler et exécuter d’impressionnants plans-séquences où l’espace et le temps s’entremêlent dans une réelle virtuosité, dont Sirocco d’hiver, tourné en 1968-69, constituerait une sorte d’aboutissement avec sa construction en douze plans séquences. L’étroite collaboration entre Jancsó et Kende s’étire jusqu’en 1992, avec La Valse du Danube bleu, jalonnée de nombreux marqueurs comme Psaume rouge, en 1972 (Prix de la mise en scène au festival de Cannes), Pour Electre, en 1974, Rhapsodie hongroise, en 1978.
János Kende travailla aussi avec Márta Mészáros, Zsolt Kézdi-Kovács, Imre Gyöngyössy, Ferenc Kardos, László Szabó...

- Lire, en pièce jointe de cet article, l’entretien accordé par János Kende à 168 Óra Online, traduit en français.
- Lire l’interview in extenso et en hongrois, sur le site 168 Óra Online.