“Degas et moi”, d’Arnaud des Pallières, photographié par Jonathan Ricquebourg, AFC

Degas et moi est un court métrage de vingt minutes, réalisé par Arnaud des Pallières et disponible depuis le 30 octobre sur la plateforme audiovisuelle 3e scène* de l’Opéra de Paris. Jonatnan Ricquebourg, AFC, son directeur de la photographie, évoque son travail sur le film.

Degas et moi : le repli du temps, le retournement de l’histoire
En juillet 2019, Arnaud des Pallières me propose de travailler avec lui sur une commande de l’Opéra de Paris, 3e scène. Le point de départ est une adaptation du texte de Paul Valéry, Degas, danse, dessin.
Au coin d’un café, Arnaud esquisse à grands traits le film à venir, l’idée est de faire un film en trois parties : la première serait une vraie-fausse reconstitution d’images du peintre Edgar Degas (incarné par Michael Lonsdale) à la manière de Sacha Guitry qui avait filmé Degas, alors très âgé, en 1915. Mais si possible, cette partie serait filmée en couleur avec une véritable caméra de 1913. La seconde partie serait centrée sur la danse : une vraie-fausse reconstitution d’une séance d’entraînement de danse, encadrée par le maître de danse, à laquelle Degas, jeune et incarné par le dessinateur Bastien Vives, assiste. La dernière partie suivrait le trajet retour d’une des jeunes danseuses qui rentre chez elle.

Photogramme

Le travail s’est donc organisé par strates de temps et de matière telles des couches de sédiments qui s’accumulent pour s’épaissir et former une terre. Strates de temps car il ne s’agit pas de faire de la reconstitution à la manière d’un mauvais documentaire mais de restituer une impression du temps. La place de l’Opéra se présente dans sa modernité, et le film, à travers le texte en off, nous permet de traverser le siècle.
Strates de temps et de matière, encore : la caméra 35 mm Pathé de 1915 tourne à 16 images/secondes, il s’agit donc de jouer sur le rythme du tour de manivelle pour créer des accélérés et des ralentis dans la continuité temporelle de l’image.
Strates de temps enfin, puisque, à la manière de Mekas, la danse est tournée en digital, mais elle aussi, avec une part d’aléatoire, avec des variations de vitesses à la prise de vues, qui font voler en éclat (au sens de l’éclat et d’éclatement) le cadre et la lumière par moments, puisqu’il devient quasiment impossible de cadrer quand on tourne à 3, 4, 5 images/secondes. L’image, comme du mauvais pastel, bave dans le temps, s’accélère pour devenir insaisissable et puis se fige, dans un ralenti extrême.

Photogramme

L’image explose alors le temps et la lumière : l’exposition varie elle aussi, elle ne se compense pas, elle se subit ; comme un regard, là aussi, l’exposition recentre le cadre en s’éteignant, et puis vient exploser.
L’image se fait insaisissable : lorsqu’elle ralentit, on croit pouvoir la saisir mais elle s’obscurcit. Lorsqu’elle s’accélère, elle s’illumine mais devient alors si rapide, que fugace, elle s’évapore à peine apparue. N’en est-il pas de même pour nos souvenirs les plus chers ?
Et finalement, le temps se retourne : sans révéler la fin du film, la narration bascule du point de vue de Degas à celui de la jeune fille.

Tout notre travail a été de déconstruire une partie de la perfection digitale, pour venir faire étinceler le regard. Pour cela, il a fallu replier le temps, et dans le pli se dissimule le mystère, celui qui lie l’espace et le temps. Dans les plis du temps : la lumière.

* Voir la fiction Degas et moi sur la plateforme 3e scène de l’Opéra de Paris.