Disparition de Robert Frank, photographe et cinéaste

"J’aime regarder les choses les plus banales. Les choses qui bougent."

La Lettre AFC n°301

Robert Frank s’est éteint le 9 septembre 2019, à l’âge de 94 ans. Flashback... 1958... Après avoir parcouru 16 000 km en neuf mois, étalés entre avril 1955 et juin 1956, à travers trente États et impressionné 767 rouleaux de pellicule, soit 27 000 images, paraît The Americans (Les Américains), ouvrage majeur qui compile une sélection de 83 photos saisies par ce regard décalé et désenchanté qui révèle une Amérique que les Américains eux-mêmes ne veulent pas voir.

Suisse d’origine - il était né à Zurich en 1924 -, Robert Frank découvre très jeune la photographie grâce à son père, photographe amateur mais talentueux. En 1947, il émigre aux États-Unis, poussé par la certitude « qu’il serait possible de faire des choses impossibles à faire en Suisse ». Il commence à vendre quelques photos d’accessoires de mode au magazine Harper’s Bazaar puis se lie d’amitié avec le photographe Louis Faurer qui lui donne le goût de la “street photography.”
« On finit par découvrir qu’il n’y a rien de plus intéressant que les gens. Les visages sont plus intéressants que les paysages », dira-t-il plus tard.
Alors il voyage à partir de 1948, d’abord au Pérou puis en Europe jusqu’au jour où il se sent prêt : « En tant que photographe, il vient un moment où on sait qu’on est prêt. On est obsédé par le projet, on le voit prendre forme. Petit à petit j’ai su ce qu’il me fallait obtenir, des photos qui parleraient de la personnalité des gens. »
Encouragé dans sa démarche par Walker Evans, il obtient une bourse de la fondation Guggenheim et se met à parcourir l’Amérique, anticipant de peu une phrase de son ami Jack Kerouac (Sur la route paraîtra en 1957) : « Une fois de plus, nos valises cabossées s’empilaient sur le trottoir ; on avait du chemin devant nous. Mais qu’importe : la route, c’est la vie. »

Une première édition en France chez Robert Delpire, accompagnée de textes et sans photo sur la couverture, ne lui donne pas satisfaction, d’autant que le livre passe quasiment inaperçu. Il faudra une édition américaine avec le texte de Jack Kerouac, une maquette épurée et sans concessions pour que son travail soit vu et déclenche de vives et hostiles réactions alors qu’un grand nombre de photographes le citent comme une référence.
Dès cette parution des Américains, la critique s’indigne : « L’Amérique vue par un type sans joie qui déteste son pays d’adoption. » Mais Jack Kerouac, dans sa préface, en saisit l’essence : « ... il a photographié avec agilité, sens du mystère, génie, et avec la tristesse et l’étrange discrétion d’une ombre, des scènes qu’on n’avait encore jamais vues sur la pellicule. De quel grand art il fait preuve ici, on va le reconnaître une fois pour toutes. Vous regardez ses images et à la fin vous ne savez plus du tout quel est le plus triste des deux, un juke-box ou un cercueil - parce qu’il est toujours en train de prendre des juke-box et des cercueils - ou des mystères intermédiaires. (...) Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec une petite caméra [appareil photo, NDLR] qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du cœur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre en pellicule, et maintenant il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde. À Robert Frank je passe le message : quels yeux ! »

Les images de Robert Frank choquent ou fascinent, d’autant que dans la forme, elles s’affranchissent des canons de l’esthétique traditionnelle, dans une grande liberté de style, images cotonneuses et granuleuses, parfois à peine nettes et cadrées “à l’arrache” avec ce coup d’œil instinctif qui, aujourd’hui, nous renvoie plus à Bernard Plossu qu’à Henri Cartier-Bresson.

Mais loin de lancer une carrière, ce livre clôt plutôt une période car Robert Frank emprunte ensuite d’autres chemins d’errance et se tourne vers une forme de cinéma intimiste et expérimental : « 1960 : une décision. Je mets mon Leica au placard. Assez de guetter, de chasser, d’attraper parfois l’essence de ce qui est noir, de ce qui est blanc, de savoir où est le bon Dieu. Je fais des films. Maintenant je parle aux gens qui bougent dans mon viseur. Pas simple et pas spécialement réussi. » *

Mais il filme comme il photographie (« Je tâtonne », disait-il), résolument loin des codes de la belle image, se situant plutôt sur une ligne instable qui irait de Jonas Mekas, pour le journal intime et expérimental, aux frères Maysles, pour l’approche documentaire.
C’est d’abord Pull My Daisy, en 1959, avec ses amis de la “Beat Generation”, Alan Ginsberg et Gregory Corso, puis Me and My Brother, en 1969, Cocksucker Blues, en 1972, avec les Rolling Stones, jusqu’à Candy Mountain, en 1987.

Au fil des ans, l’horizon de Robert Frank s’est resserré autour de ce et ceux qui l’entourent, de son appartement new-yorkais jusque dans sa retraite dans sa maison de Mabou, en Nouvelle Écosse. « Depuis 1972, dans les temps morts que me laissent mes films, ou mes projets de films, je photographie. En noir ou en couleurs. Quelques fois j’assemble plusieurs images en une seule. Je dis mes espoirs, mon peu d’espoir, mes joies. Quand je peux, j’y mets un peu d’humour. Je détruis ce qu’il y a de descriptif dans les photos pour montrer comment je vais moi. Quand les négatifs ne sont pas encore fixés, je gratte des mots : soupe, force, confiance aveugle... J’essaie d’être honnête. Parfois, c’est trop triste. » *

En 2009, à l’occasion d’une rétrospective au Jeu de Paume à Paris, il déclarait encore : « Je dis souvent que la personne que je connais le mieux est moi-même. Celle qui m’intéresse le plus. Mes films ont donc à voir avec ma vie, ma personnalité. » Ce que sa seconde épouse June Leaf, peintre et sculpteur, résume parfaitement dans le documentaire réalisé par Laura Israel : « La personne qui est derrière la caméra se filme elle-même. »

Robert Frank et Ed Lachman, à Mabou en Nouvelle-Ecosse
Capture d’écran

* Extrait de l’article "Robert Frank par Robert Frank" dans Photo Poche n° 10 (1985)

  • À voir ou à revoir sur Arte.TV jusqu’au 12 novembre 2019, le documentaire, Robert Frank - L’Amérique dans le viseur, réalisé en 2013 par Laura Israel, photographié par Lisa Rinzler et Ed Lachman, ASC, pour les prises de vues additionnelles.

Dans l’album Les Directeurs de la photographie, de Peter Ettedgui, paru en 1999, Darius Khondji, AFC, ASC, cite Les Américains comme une de ses principales influences : « L’essence de la modernité. Je voyage partout avec ce livre. C’est comme un ami pour moi. Où que je sois, j’ouvre une page au hasard et je la laisse m’imprégner. »