Editorial de la Lettre de mars 2019

La petite musique…, par Gilles Porte, président de l’AFC, et ­Caroline Champetier, vice-présidente

par Gilles Porte La Lettre AFC n°295

A la 44e édition des César 2019, il était donc possible de montrer ses fesses à Robert Redford ou de faire remettre par son père un César au champion du box-office, mais il était impossible de pointer du doigt quelques interrogations saillantes du cinéma français sans risquer de se faire interrompre par une petite musique…

Cette petite musique, qui a tenté d’interrompre Michel Barthélémy – le grand décorateur des Frères Sisters –, n’est-elle pas symptomatique d’un certain état des lieux dans nos professions ? A l’heure où les Oscars ont émis l’idée de remettre quatre statuettes techniques, dont celles du montage et de la photographie, pendant les coupures publicitaires (ce que les grands cinéastes américains ont unanimement refusé), faut-il accepter de voir asphyxier tout ce qui a trait à la fabrication des objets de culture, de l’art, l’écriture, le beau, les émotions, la pensée, le cinéma ?

Comme chaque année, à la même époque, le CNC aligne ses chiffres avant que le printemps ne débarque et nous encourage à se réjouir avec lui de la très bonne tenue du cinéma français : « En 2018, les cinémas français ont vendu 200 millions de billets, davantage qu’en Grande-Bretagne (176 millions), Espagne (92 millions) ou Italie (79 millions). Et les films français, derrière les 5,7 millions d’entrées des Tuche 3, ont emporté 40 % de part de marché, un record depuis 2014. 1,39 milliard d’euros de recettes en 2017 grâce à 5 912 écrans… »

Au risque de mettre un petit bémol dans une symphonie, penchons-nous sur ce que cachent ces chiffres, soi-disant sacro-saint baromètre du supposé goût du public et allons-y nous aussi de notre fanfare...
En 2017, le CNC a donné son agrément à 222 films d’initiative française. Or en 2018, seuls 33 films hexagonaux ont passé la barre des 500 000 entrées, contre 46 américains. Les deux tiers des films qui sortent font moins de 100 000 entrées, c’est-à-dire cumulent 5 % des entrées. Autrement dit, un tiers des films cumule 95 % du total des entrées.

Sur les 5 900 écrans que compte l’Hexagone, il n’est pas rare que 4 600 écrans soient monopolisés par dix films. Est-il étonnant alors que dix films se retrouvent en tête du box-office, même si certains d’entre eux ont mobilisé moins de vingt spectateurs par séance et ne doivent ce bon classement qu’à leur surexposition ? Ne serait-il pas nécessaire de s’interroger sur une plus saine répartition du nombre d’écrans ? Si on laisse le marché se "réguler", comme certains le souhaitent actuellement, ne restera-t-il pas bientôt en salles que les films produits par les grands studios et leurs plateformes, les chaînes de télévision et leurs filiales, et les groupes intégrés de production-distribution ? Que deviendra l’indépendance ? De quelle diversité parlera-t-on alors ? Ce que l’industrie alimentaire met en cause aujourd’hui, c’est-à-dire la grande distribution, sera-t-elle la norme de l’industrie du cinéma ?

En 2018, sur les vingt films qui ont fait le plus d’entrées, il n’y a que quatre créations originales.
Ne serait-il pas judicieux aujourd’hui de s’interroger sur la manière dont les films sont produits en France ? La plupart des producteurs ne montent-ils pas des dossiers sans prendre aucun risque ? N’assistons-nous pas à un système de mutualisation des pertes et de privatisation des bénéfices ? Pensez-vous sérieusement que chez les cinéastes indépendants, ça va ? Combien de tournages sont-ils encore délocalisés en dehors de l’Hexagone ? Pourquoi les studios en France ferment-ils ? Combien de films partent-ils en tournage sous-financés ? Faut-il s’accommoder du diktat du pitch et du casting imposé par les financiers ?

Il y a eu, à une époque, des tribunes et des coups de gueule… Maintenant il y a celle de "la petite musique" et des sketches potaches… Un intermittent se lève dans la Salle Pleyel pour faire tourner des pâtes à pizza et voilà résumé tout le cinéma italien en un geste…

Et si le CNC nous invitait à regarder des chiffres avec plus de hauteur ? N’est-il pas urgent de se pencher ensemble, cinéastes, producteurs, distributeurs, exploitants, techniciens, comédiens et spectateurs, sur la manière dont le cinéma français est fabriqué et diffusé ? Un cinéma français qui s’exporte beaucoup plus difficilement à l’étranger… N’est-il pas venu l’heure de se pencher sur le désintérêt, en France, de la fabrication des films, creusant l’écart artistique et technique avec les cinémas anglo-saxons et asiatiques ? Le cinéma est un langage, oui… Le scénario est-il le seul paramètre à renforcer dans cette expression ?

Toutes les discussions actuelles à propos de la couverture chômage des intermittents du spectacle, du sous-financement des films, de la Convention collective sont intimement liées à ce problème : si les films – nos films – ne peuvent plus, demain, parvenir dans les salles de cinéma et franchir les frontières, si de nouveaux cinéastes ne peuvent pas émerger internationalement, à quoi bon de nouvelles mesures, de nouveaux débats ? Levons la tête, comptons-nous, faisons-nous signe, faisons groupe pour faire bloc, additionnons nos forces, multiplions-les et apprenons à compter différemment…

Que les derniers mots de cet édito soient empruntés à Michel Barthélémy qui a rappelé, vendredi soir, en musique qu’« On parle de nous, les artistes et les techniciens, comme des gens qui coûtent cher mais jamais comme des gens qui rapportent… ».

En vignette de cet article, couverture de La Lettre de l’AFC de mars reconstituée à partir d’une photo de tournage de C’est ça l’amour, de Claire Burger, photographié par Julien Poupard, AFC, au centre de l’image.