FilmLight parle du travail du Labo Paris avec Nicolas Loir, AFC, pour "Comment je suis devenu super-héros", de Douglas Attal, et "Mandibules", de Quentin Dupieux

Gilles Granier et Fabien Napoli sont les deux étalonneurs maison du Labo Paris. Ensemble, ils ont travaillé sur une grande variété de projets et ont une longue liste de crédits à leur actif, dont Le Chant du loup, d’Antonin Baudry, photographié par Pierre Cottereau, plus récemment Madame Claude, sur Netflix, de Sylvie Verheyde, photographié par Léo Hinstin, AFC, Atlantique, de Mati Diop, photographié par Claire Mathon, AFC, et lauréat du Grand Prix de Cannes 2019, ou encore les trois derniers films de Quentin Dupieux. FilmLight est allé à leur rencontre pour discuter de leur travail, leur approche de l’étalonnage et de leur collaboration…

Le Labo est un laboratoire de postproduction cinématographique situé au cœur de Paris, au 5, rue d’Hauteville (Paris 10e) et spécialisé dans le traitement de rushes, le mastering, en passant par la conformation et l’étalonnage.

Vous avez tous les deux une liste de films impressionnante à votre actif. Y a-t-il eu un projet particulier dans vos carrières respectives qui vous a amenés là où vous êtes aujourd’hui ?
Gilles Granier : J’ai envie de dire que ce sont les directeurs de la photographie avec lesquels on travaille qui nous mènent là où on est. Pour moi, ça a été des DoPs américains à mes débuts, également Janusz Kaminski avec Le Scaphandre et le papillon, et Peter Sushistzky avec Le Concile de pierre, de Guillaume Nicloux.
Ces deux collaborations m’ont enseigné que les grands ne laissent rien au hasard. En l’occurrence ils ont œuvré en amont de leur tournage à m’impliquer dans leur travail à ma petite échelle d’étalonneur de rushes.
Ces expériences m’ont aussi permis de rassurer les directeurs de la photographie français quant à ma capacité à étalonner leurs rushes malgré ma faible expérience. Cela m’a lancé en tant qu’étalonneur.
Il y a eu également Frederick Wiseman et John Davy, son directeur de la photo. Collaborer avec eux fut d’abord une question de chance, puis maintenant, après huit longs métrages, c’est un très grand honneur.

"Mandibules"
"Mandibules"

Fabien Napoli : Je ne peux pas penser à un projet en particulier ; j’avais l’habitude d’étalonner des tonnes de rushes, c’était donc un excellent moyen d’entrer en contact avec de nombreux directeurs de la photographie. J’ai également eu la chance de travailler sur des films étrangers tournés en France quand que je faisais du télécinéma : travailler avec ce type d’équipe ajoute une pression supplémentaire qui m’a permis de montrer que j’étais entièrement dévoué au film.

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Comment en êtes-vous venus à étalonner ?
FN : Principalement grâce à la photographie, et donc par conséquent avec des logiciels de retouche photo. Plus tard, alors que j’étudiais la cinématographie, j’ai choisi un stage en postproduction presque par hasard : j’étais étonné par la puissance de l’image numérique, et j’ai donc décidé d’écrire mon mémoire d’université sur la relation entre le directeur de la photographie et l’étalonneur numérique.
Après cela, j’ai eu la chance de commencer à travailler dans un "laboratoire traditionnel", LTC à Saint-Cloud, j’ai étalonné pendant quelques mois puis je suis passé au télécinéma chez Scanlab, qui appartenait au même groupe.

"Comment je suis devenu super-héros"
"Comment je suis devenu super-héros"

Dernièrement, Gilles, vous avez travaillé sur le blockbuster français Comment je suis devenu un super héros. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’étalonnage de ce projet ?
GG : C’était la première fois que je travaillais avec le directeur de la photographie Nicolas Loir. Nous avons travaillé en ACES, parce que c’est un espace que nous connaissons bien et qui permet tous les possibles artistiques en plus d’être le garant d’une cohérence d’affichage de tous les intervenants. Un monde "post LUT", comme dirait Arnaud Caréo.
Nicolas est arrivé avec un look qu’il voulait pour le film. Je l’ai préfabriqué pour obtenir son rendu dans ce workflow. L’étalonnage a été très fluide, tant la base de travail proposée par Nicolas au tournage et Inès Sanchez, à l’étalonnage des rushes, était solide.
Nous avons beaucoup travaillé la couleur, c’est un film froid mais très coloré, nous avons pas mal poussé la saturation tout en maîtrisant les débordements éventuels. Nicolas est quelqu’un de très précis à l’image, son regard sur l’étalonnage est très juste, ça en fait un partenaire d’étalonnage idéal. Le fait de travailler sans LUT nous a permis aussi de tirer le meilleur parti des différentes copies du film en SDR, HDR Dolby et Dolby Cinéma en partant des fichiers RAW pour chaque élément.

"Mandibules"
"Mandibules"

Fabien, vous avez récemment étalonné le dernier film de Quentin Dupieux, Mandibules. C’est la troisième fois que vous travaillez ensemble sur un film. Pouvez-vous nous en dire plus ?
FN : Le premier film sur lequel nous avons travaillé ensemble était Au poste !. C’était le premier film de Quentin tourné en France après avoir passé quelques années aux États-Unis. C’est le bon ami d’un des fondateurs du Labo Paris, il était donc à l’aise ici. Je lui ai simplement été présenté pendant que nous faisions des tests avant le tournage et rapidement nous nous sommes bien entendus.
Nous n’avons pas utilisé de LUTs trop particulières. Cela devait être précis et technique tout en restant intuitif.
Le Daim avait une configuration de tournage totalement différente, nous avons donc passé un peu plus de temps sur l’étalonnage mais tout en gardant la même philosophie.

"Comment je suis devenu super-héros"
"Comment je suis devenu super-héros"

Comment avez-vous développé le look sur Mandibules  ?
FN : Nous avons dû travailler sur une image promotionnelle en amont de l’étalonnage. Il fallait y ressentir l’été du sud de la France, là où le film était tourné, mais également adopter la direction artistique. Les mots-clés que Quentin m’avait donnés étaient "ensoleillé" et "rose". C’était très utile d’avoir travaillé sur cette image car elle est devenue notre image de référence, et nous avons gardé un œil dessus pendant toute la durée de l’étalonnage.
Comme vous pouvez le voir dans ses films, il ne s’agit pas de rechercher des niveaux de noir forts, mais plus de pousser vers des "high key" avec un contraste doux tout en gardant de jolis tons de peau. Notez que cela a aussi beaucoup à voir avec les objectifs qu’il utilise, ceux avec lesquels vous ne pouvez généralement pas trop forcer le contraste, et obtenez cette sensation presque "hors temps".
En ce moment, nous étalonnons actuellement notre quatrième film ensemble. Le film est génial mais je ne peux pas en dire plus pour le moment !

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"Mandibules"
"Mandibules"

Dans l’ensemble, quels sont vos outils créatifs préférés sur Baselight et pourquoi ?
FN : Le Base Grade est très puissant et est également le partenaire idéal de Curves. Jouer entre les différents gains du Texture Equalizer est incroyablement utile... Color Matrix et Crosstalk sont excellents. Dans le même domaine, je dois également mentionner les plugins personnalisés d’Arnaud.

GG : Ce que j’aime, ce sont trois choses : un bon pipeline, un bon pipeline et un bon pipeline. Ce que je trouve génial dans Baselight est qu’on peut faire prendre le chemin colorimétrique adapté à chaque image d’un film. On ne traite pas deux images de sources différentes de la même manière.
Après ça, tous les outils qui me permettent de créer le "positif" du film (considérant le RAW comme le négatif) : Curves, Colormatrix et… les plugins d’Arnaud !
Une fois que j’ai créé tout ça, j’étalonne avec un layer de CDL au point de couleur, un retour aux bases...

"Comment je suis devenu super-héros"
"Comment je suis devenu super-héros"

Que pensez-vous du milieu de l’étalonnage en France ?
GG : Les laboratoires se sont beaucoup séparés de leur étalonneurs fixes depuis les cinq dernières années. Nous avons fait le choix, au Labo, qui n’a que six ans d’existence, d’avoir principalement des membres permanents. Je pense que c’est un très bon choix.
Grâce à Baselight, Arnaud, Fabien et moi avons mis en place un pipeline très qualitatif qui nous permet finalement de ne plus avoir à parler technique en salle d’étalonnage. La parole est à l’artistique, à l’envie artistique. Pour moi, la technique n’est plus le sujet principal, le sujet est le rendu esthétique, son adéquation avec le propos, son dosage, son évolution.

Où trouvez-vous l’inspiration créative ?
FN : En dehors des films, les jeux vidéo d’aujourd’hui peuvent étonnamment être intéressants car ils ressemblent de plus en plus à de vrais films. Récemment, j’ai été surpris par "The Last Of Us Part 2".
Je peux aussi passer beaucoup de temps en ligne à regarder des tatoueurs. La façon dont ils créent leurs contrastes est toujours surprenante.

GG : Principalement dans la musique. Quand je pense à la manière de travailler un son, un instrument, des artistes que j’écoute, je me trouve immédiatement extrêmement frileux à l’image. Ça me pousse à bouger plus les lignes, à tenter des choses, à tordre l’image, à chercher, à générer des accidents pour proposer plus aux réalisateurs/rices et aux directeurs/rices de la photo.

Des projets et/ou objectifs que vous aimeriez partager avec nous ?
GG : Quand les ordinateurs sauront considérer tous les éléments d’une image tournée comme des éléments en trois dimensions, il risque d’y avoir du chamboulement dans la manière de fabriquer les images des films. Je ne sais pas combien de temps ça prendra mais ça va arriver. D’abord les masques automatiques issus du deep learning puis les objets 3D.
Mon métier est en évolution permanente et je trouve ça très excitant. J’espère un jour travailler sur des hologrammes, et que cela arrivera avant que je rende mon tablier.

FN : J’ai particulièrement apprécié étalonner le dernier film de Samuel Benchetrit, Cette musique ne joue pour personne, photographié par Pierre Aïm, AFC. Travailler avec eux a été à la fois sympathique et créatif, c’était un beau moment, avec un bon scénario et une belle photographie. C’est vraiment l’un de mes préférés.