Gerry Fisher, un grand Monsieur et un grand professionnel

Par Richard Andry, AFC

par Richard Andry La Lettre AFC n°249

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J’ai fait la connaissance de Gerry Fisher sur le film Monsieur Klein, de Joseph Losey. J’étais alors un des assistants de Pierre-William Glenn qui avait accepté exceptionnellement de faire le cadre sur ce film. En bon élève de l’IDHEC, j’avais vu Accident, Cérémonie secrète et Maison de poupée, du même réalisateur, et je ne cachais pas mon admiration pour le duo Losey-Fisher.

Je suivais Gerry comme son ombre en essayant de comprendre ses secrets. Armé de son seul verre de contraste, il sculptait littéralement la lumière et sa valise de cellules quittait rarement son étagère dans le camion caméra, si ce n’était parfois pour calibrer les gros projecteurs.
Bien avant que le " black wrap " n’apparaisse sur nos plateaux, il façonnait les lumières directionnelles avec du papier alu, modelant précisément la plage de leur faisceau ou commandait, en temps réel, pendant les prises, l’intensité des lampes à l’aide une batterie de thyristors, quand il ne faisait pas varier le diaphragme. C’était impressionnant, du grand art !

Sur Klein, je me souviens d’une anecdote que je me plais à répéter. Nous devions filmer une séquence dans un train à vapeur en marche et disposions d’un mince créneau horaire, et nous devions impérativement partir à une heure très précise. Un événement imprévu nous obligea à partir avec trois heures de retard.
C’était une scène de jour mais en hiver, les jours sont courts et il fallut la terminer la nuit tombée. Je regardais Gerry, dans l’étroit couloir extérieur aux compartiments, l’air préoccupé face à la campagne française plongée dans la nuit qui défilait derrière les vitres et lui demandais :
- « Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Sir ? »
- « Saute ! »
Je faisais ainsi connaissance avec son humour, so British indeed !

Ensemble, nous avions convenu d’un code secret, quand il clignait l’œil droit, cela voulait dire : « Développement spécial », l’œil gauche : « Apporte-moi une tasse de café ! », et les deux à la fois : « … une coupe de champagne ! » Nous utilisâmes par la suite ce code sur Fedora, de Billy Wilder, ce qui amena quelques gags. Nous eûmes l’occasion de boire ensemble bon nombre de verres de champagne car j’eus la chance de travailler souvent avec lui, et cette relation professionnelle se transforma, avec le temps, en profonde amitié.
C’est avec lui que je commençais au cadre sur des longs métrages et je l’ai même remplacé un jour sur un film publicitaire en Tunisie quand il fut terrassé par une crise aigüe de la maladie de Crohn, séquence particulièrement douloureuse où j’ai pu apprécier la force de caractère de l’homme, bloqué dans un petit hôpital sans grands moyens, et à court de morphine, dans une région reculée de la Tunisie, isolée par des inondations, attendant de pouvoir être évacué vers Londres.

C’était un grand Monsieur et un grand professionnel. Je le considère comme un des plus grands directeurs de la photo de la deuxième moitié du XXe siècle. Sans égo surdimensionné, modeste, talentueux, inventif et infatigable ; exigeant sur le plateau avec un humour parfois corrosif mais sachant être chaleureux et très généreux. Il m’a beaucoup apporté et je le considère un peu comme un de mes mentors (l’autre se reconnaîtra).
Quand, fatigué et marqué par les mauvais coups du sort, il s’était retiré avec Jean, son épouse, j’allais parfois lui rendre visite dans son cottage des bords de la Tamise et avais assisté à l’émouvant Life Achievement Award que la BSC lui avait rendu aux studios de Pinewood. Je l’appelais souvent et étais allé le voir dans la maison de retraite du cinéma et du spectacle, à Glebelands, où il a fini ses jours. Il tenait à parler français et n’avait rien oublié de l’argot que j’avais contribué à lui apprendre. Il avait beaucoup d’amis et d’admirateurs en France. Ils témoignent leur tristesse. Mes pensées vont vers son fils Carey, lui aussi frappé durement par le sort. Il doit se sentir bien seul.
Au revoir Gerry. Salut mon pote.