Gueule d’ange

A l’occasion de la sortie en salles, le 23 mai 2018, de Gueule d’ange, de Vanessa Filho, lire ou relire l’entretien où le directeur de la photographie Guillaume Schiffman, AFC, parle de son travail sur le film, programmé à Un certain regard (Sélection officielle) lors du 71e Festival de Cannes.

"Manque d’amour", par François Reumont pour l’AFC

Le directeur de la photographie Guillaume Schiffman, AFC, parle de son travail sur "Gueule d’ange", de Vanessa Filho

Pour son premier long métrage en tant que réalisatrice, la photographe Vanessa Filho a eu la chance de convaincre Marion Cotillard de se glisser dans la peau d’une jeune maman alcoolique délaissant sa fille de sept ans. Un tournage à hauteur d’enfant pour Guillaume Schiffman, AFC, et son Easy Rig. (FR)

C’est d’abord la production qui a servi d’intermédiaire sur ce premier film entre Guillaume Schiffman, AFC, et Vanessa Filho. Le chef opérateur raconte : « Christine de Jeckel m’a proposé de lire le script que j’ai trouvé assez incroyable. Après avoir tapé le nom de Vanessa Filho sur Internet, j’ai découvert qu’elle était elle-même photographe, musicienne et réalisatrice de clips. Une personnalité atypique qui collait bien avec cette écriture pleine de poésie visuelle, à la fois fragile et volontaire. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, elle m’a parlé de Marion Cotillard qui était son premier choix pour le rôle de la maman d’Eli. C’est aussi ce qui m’a décidé car mon cinéma, c’est avant tout celui qui filme les acteurs. »

Lancée depuis plusieurs mois dans le montage financier du film, la jeune femme avait déjà rassemblé beaucoup d’éléments graphiques sous la forme d’un "mood board", et d’un petit film tourné avec un autre enfant. « L’univers de Vanessa est très visuel. Elle avait déjà plein d’idées et de propositions sur l’image de son film. Ce petit film qu’elle avait pu tourner auparavant, comme une sorte de maquette, était déjà très graphique en tant que tel, accompagné de nombreuses références de photographes contemporains. Son implication sur le découpage, la direction artistique et les costumes, a été prépondérante et je suis très fier d’avoir pu apporter ma touche à cet univers entre poésie et réalisme avec tous les autres membres de l’équipe. »
Parmi les enjeux principaux du film, la présence presque permanente d’une petite fille de sept ans qui occupe le rôle principal et à travers laquelle le film est raconté.

« On a fait pas mal d’essais avec Ayline, la jeune comédienne, et on s’est très vite aperçu qu’elle n’était absolument pas gênée par la caméra. Pour elle, c’était vraiment inné de s’inventer un personnage et de le jouer. On a décidé avec Vanessa de rester la plupart du temps à sa hauteur, pour marquer fortement son point de vue à l’image. La caméra s’est retrouvée donc à 1,30 m presque tout le temps, soit 90 % de caméra portée à l’Easy Rig accompagné d’un Stab One. Cette hauteur inhabituelle a induit beaucoup de contre-plongées sur les comédiens adultes, et une mobilité permanente pour être avec elle. »

Guillaume Schiffman sur le tournage de "Gueule d’ange"

Beaucoup de plans serrés, proches des visages, et une narration qui plonge le spectateur directement dans la situation des personnages, c’est ce qui frappe quand on découvre le film. « Cette séquence d’ouverture, par exemple, c’était pour Vanessa très clairement un plan-séquence, bloqué sur les personnages principaux, en plongée, où le spectateur doit comprendre par l’image et par le son, instantanément, cette relation de responsabilité presque inversée entre la mère et l’enfant. » Un film tourné en Leica Summilux, monté sur une Arri Alexa Mini prise à 1 600 ISO, « pour contrebalancer un peu les couleurs plutôt vives choisies en direction artistique », affirme le chef opérateur. « J’adore de plus en plus ces optiques Leica qui développent une sorte de douceur quand on éclaire très cru. Je me suis beaucoup servi du 50 mm, en développant le RAW dans une direction un peu 70’s, avec parfois même du grain 16 mm rajouté..."

Dès le scénario, l’histoire était ancrée dans un décor méditerranéen. « Au début, Vanessa avait situé son histoire à Palavas-les-Flots. Finalement, c’est grâce à l’aide de la région PACA que nous nous sommes posés à Saint-Cyr-sur-Mer, près de Cassis. Une petite station balnéaire populaire, avec un côté un peu suranné. » Cependant, tout n’a pas été tourné sur place et notamment l’appartement a dû être scindé en deux entre un décor recréé au fort d’Aubervilliers (chambre, salle de bains, couloir, entrée), et un vrai appartement sur place pour le salon et le balcon. « Ça, c’était pas évident. Vu qu’on a commencé à Paris, on a dû anticiper sur l’ensoleillement qu’on allait avoir plus tard dans le Sud. J’ai veillé à ce que la profondeur de champ n’aille pas trop loin au-delà des fenêtres, et j’ai joué souvent les vitres qui éclatent de blanc grâce à des sources placées à l’extérieur. Construisant mon image sur les sources de figuration installées par la déco, je crois n’avoir utilisé en tout et pour tout que trois SL1 en intérieur sur ce décor.
Arrivé à Saint-Cyr, le vrai appartement était, lui, orienté plein Sud - ce qui n’était pas forcément pour arranger mes affaires - mais le soleil d’automne (tournage entre octobre et novembre) ne parvenait pas à dépasser le balcon. »

Profitant d’un peu plus de souplesse dans le plan de travail pour filmer ces séquences en intérieur principalement avec Ayline seule, le chef opérateur avoue avoir beaucoup utilisé la lumière naturelle, souvent en réflexion grâce à des cadres placés à l’extérieur. « Je me souviens que Vanessa souhaitait vraiment exploiter cette lumière très blanche et très forte qu’on a sur la côte méditerranéenne », évoque Guillaume Schiffman. « Par exemple, sur le décor du parking avec les mobil-homes, situé au cœur du parc naturel des Calanques, elle n’hésite pas à placer le personnage de Marion face au soleil quand elle tente de rejoindre sa fille. Tout comme il y a dans une scène précédente, sur ce même lieu, un plan où l’on voit le sommet de la falaise avec le soleil plein champ. »

La nuit est aussi un élément narratif important dans le film. Les pérégrinations de Marlène (Marion Cotillard) en boîte de nuit ou les séquences de rues rythment l’histoire. Guillaume Schiffman avoue avoir tenté d’inventer une lumière nocturne un peu différente de son habitude : « En cherchant le bon réglage de température de couleur sur la caméra, j’ai obtenu un rendu doré pour la base d’éclairage sodium. Pour la scène à la sortie de la boîte de nuit, par exemple, je me suis contenté d’éclairer trois palmiers en arrière-plan, accompagné par trois ambiances sodium maison, et un SkyPanel réglé en bleu qui joue une sorte de contrepoint un peu magique. Comme on était à 1 600 ISO en très basses lumières sur ce décor, j’ai remarqué que les feux arrière de la voiture marquaient pas mal les visages. Et, du coup, on a rapproché la voiture des comédiens dans la scénographie pour utiliser cette ambiance rouge naturelle sur eux... »

Questionné sur l’engagement au sein de l’AFC, Guillaume Schiffman avoue travailler beaucoup et ne pas pouvoir participer régulièrement à l’activité de l’association. « Ma participation à l’AFC passe essentiellement par les films que je tourne et qui me permettent de représenter l’association dans les festivals, les master classes ou les événements du cinéma. C’est vrai que je regrette de ne pas pouvoir participer plus activement mais, honnêtement, le temps me manque. En tout cas, je ne manque pas d’appeler régulièrement les membres dont j’ai repéré ou récemment apprécié le travail, pour les féliciter et discuter avec eux. On est maintenant assez nombreux, et il y a certains opérateurs que je découvre de cette façon. Personnellement, je ne suis pas un opérateur cachottier, et j’aime partager mes méthodes de plateau. Que ce soit lors des projections mensuelles, ou surtout lors du Micro Salon, qui reste un moment privilégié pour les échanges. Je me rends parfaitement compte de l’utilité de notre association et j’avoue que je serais très triste de ne pas en être membre. »

Une jeune femme vit seule avec sa fille de huit ans. Une nuit, après une rencontre en boîte de nuit, elle décide de partir, laissant son enfant livrée à elle-même...

Production : Carole Lambert - Marc Missonier
Chef décorateur : Nicolas Miguot
Chef opérateur de prise de son : Xavier Dreyfuss
Chef Monteuse : Sophie Reine