Hélène Louvart, AFC, évoque son travail de collaboration avec Léonor Séraille sur "Un petit frère"

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Alors qu’elle remporte la Caméra d’or en 2017 pour son premier film Jeune femme, Léonor Séraille revient sur la Croisette en Compétition officielle avec Un petit frère. L’histoire se déroule sur vingt ans, on accompagne d’abord la mère, Rose, une jeune femme ivoirienne qui débarque avec ses deux enfants à Paris en 1989. Grâce à des ellipses, la réalisatrice nous guide ensuite vers l’un des fils, Jean, puis vers le plus jeune, Ernest. Trois époques, trois points de vue. La directrice de la photographie Hélène Louvart, AFC, évoque son travail de collaboration avec Léonor. (BB)

Comment avez-vous préparé le film avec la réalisatrice ?
Hélène Louvart : La préparation d’Un petit frère s’est d’abord appuyée sur le scénario que j’ai trouvé, dès la première lecture, extrêmement abouti. Avec Léonor, nous avons parlé de l’histoire en profondeur, d’abord pour la compréhension de l’enjeu narratif, puis pour comprendre et définir ce qu’elle souhaitait visuellement pour chacune des scènes, avec beaucoup d’intuition et de plaisir partagés.

Hélène Louvart et, derrire elle, Hélène Degrandcourt
Hélène Louvart et, derrire elle, Hélène Degrandcourt

La progression dans le temps se fait de manière très fluide, presque invisible, un choix de montage mais aussi d’image ?

HL : La question du support a été posée dès le début de la préparation. Nous avons évoqué avec Léonor la possibilité de mélanger des supports pour les différentes parties du film (Rose, Jean et Ernest) afin de suggérer les différentes époques allant des années 80 à nos jours. Nous avons fait des essais avec Annabelle Langronne (Rose) chez Panavision pour tester le 35mm, le super 16 et le digital. Les résultats étaient très intéressants, très spécifiques en fonction des formats.
Mais il s’est avéré que le numérique était plus réaliste financièrement parlant, et peut-être plus simple également, l’histoire n’avait plus besoin de ce mélange de support, et finalement le choix s’est fait sans aucun regret.

Nous pouvons sentir l’unité du film dans sa lumière, ses mouvements qui ne heurtent jamais…

HL : Nous avons choisi des Cooke pour leur douceur dans le rendu des peaux. C’est un film intimiste, la lumière devait avoir un rendu naturel, à part certains moments clés dans la narration où l’on pouvait se permettre de les interpréter avec une lumière ou un mouvement de caméra plus visible. Voici des exemples de ces instants à part.

Sur le tournage d’"Un petit frère"
Sur le tournage d’"Un petit frère"

Dans l’ordre chronologique du film
La Fête au château
Lors de la fête organisée dans un château par le propriétaire des hôtels où Rose travaille comme femme de chambre, pour marquer l’époque et l’insouciance de Rose, les couleurs sont fortement visibles. Une époque où tout était plus facilement permis.

Le dormeur du Val
Jean (20 ans) est dans une classe. Lors d’un examen, il tourne la tête vers la fenêtre où il voit une immense pelouse. Nous nous échappons avec lui, vers cette pelouse d’un vert synthétique, une perception de Jean, non réelle. En voix off, le poème « C’est un trou de verdure où chante une rivière », et l’on retrouve Ernest, le récitant, assis sur le rebord de la baignoire, un effet de début de soir, avec les derniers rayons du soleil. Le travelling, dans la salle de classe, a été effectué avec un bras (non télescopique) et une remote head.

L’appartement de Rouen
Rose fume et boit devant une fenêtre ouverte dans l’appartement de Rouen, sur un fond de fenêtre totalement noir. Elle porte une robe bleue et un tissu rouge dans ses cheveux. Elle se détache avec un contre-jour orangé et ce moment est vu par Jean (20 ans) qui "l’épie". C’est une image beaucoup moins réaliste, comme une interprétation de ce qu’il voit à travers le prisme de ses sentiments. Nous avons installé pour cela un projecteur LED, sur un bras de déport depuis la fenêtre d’une autre pièce de l’appartement.

La maison de Camille
Jean déambule au rez-de-chaussée de la maison de son amie Camille, très apprêté dans son costume. Un miroir l’observe (regard proche de l’objectif) et il s’observe dans les miroirs. Il vomit dans les toilettes. Il remarque la présence d’une tête de cerf empaillée, étrangement éclairée par du bleu-vert et du mauve, une perception très subjective de Jean à ce moment-là, mais sûrement pas réaliste.

La forêt et la lune
Jean court dans la forêt. La lune est un peu "trop présente et mauve", les ombres sont un peu trop "cyan". Une perception assez invisible de sa part mais on se détache d’un réalisme.

Hélène Louvart, à droite, sur le tournage d’"Un petit frère"
Hélène Louvart, à droite, sur le tournage d’"Un petit frère"

La boîte de nuit
Jean danse dans une boîte de nuit. Puis on aperçoit sa mère mais avec son allure de la première partie du film. Il va s’asseoir à ses côtés, elle est un peu comme une apparition. La couleur change lorsqu’on la découvre (orange pour elle). Alors que lorsqu’il danse, ce sont des tons de bleu et de vert. Quand il lui sourit, la couleur se modifie en cours de plan. Ce changement de couleur a été effectué à l’étalonnage.

L’enclos à moutons
Des zones d’ombre et de lumières bien marquées, propices à une intimité où l’ombre permet aux deux adolescents de se chercher mutuellement. Le contraste étant l’élément le plus évident lors de cette scène, la couleur pouvait se permettre d’être neutre.

Le nouvel appartement de Rose
Un appartement très clair, blanc, épuré, où les visages sont nettement éclairés par la réflexion de la table, par la blancheur du mobilier, l’inverse de l’effet recherché dans l’enclos à moutons.

La cafeteria
Rose et Ernest (25 ans). Un piqué de la peau, une précision des visages avec un rendu d’optique plus "incisif".

Vous cherchez à améliorer le travail d’équipe et vous l’avez expérimenté sur ce film, expliquez-nous comment.

Hélène Louvart
Hélène Louvart

HL : Afin de faire évoluer le poste (précieux) de deuxième assistant caméra, Arthur Briet est devenu, en cours de tournage, mon "œil", mon conseiller "couleur et exposition", s’installant d’une manière simple et provisoire un écran parfaitement équilibré et un waveform, et, par le biais du talkie-walkie et de l’oreillette, il m’influençait adroitement sur l’exposition et, par conséquent, sur le rendu des couleurs. Sa bienveillance m’est apparue essentielle au fil du tournage, une manière de se laisser remettre en question, et de pouvoir officialiser l’évolution de son travail lors d’une prochaine expérience.
Et un grand merci à toute l’équipe, à Léonor, et à tous ceux qui ont permis de rendre le film si réussi.

(Propos recueillis par Brigitte Barbier, pour l’AFC)