Jacques Baratier ou l’insouciance irrévérencieuse

par Jean-Michel Humeau

par Jean-Michel Humeau La Lettre AFC n°194

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Jacques Baratier est parti très discrètement, un peu comme s’il se cachait pour nous faire une farce, ou comme s’il s’inquiétait du désordre produit. Il était là, mais il l’est encore, pour marquer sa différence par son humour, son impatience, son plaisir d’aimer et d’être aimé sans allégeance ni dépendance, convaincu qu’il pourrait, qu’il pouvait, éclairer son temps encore et toujours de cette élégance, légèreté, insouciance irrévérencieuse, extravagance mal assorties au milieu conventionnel du cinéma français.
Jacques Baratier
Sur le tournage de Rien, voilà l’ordre, en 2002

Jean Bourgoin n’avait pas apprécié cet esprit frondeur : « C’était l’eau et le feu », dit Pierre Lhomme. Pourtant il a signé un de ses plus beaux films à l’image avec Goha le simple.
Très proche de la littérature et d’auteurs comme Audiberti (on les appelait les deux Jacques), d’Olivier Laronde, de Christiane de Rochefort et de Jacques Besse, il adapta La poupée d’Audiberti, en 1962. Il écrivit en 1963, avec Guy Bedos Dragées au poivre, en 1973 La Ville bidon avec Christiane de Rochefort, L’Araignée de satin en 1974 avec Catherine Breillat. Son dernier film en 2003, Rien voilà l’ordre, est un hommage à son ami le poète Olivier Laronde, il est aussi l’aboutissement d’une écriture de scénario avec Jacques Besse dont il aura accompagné et soutenu généreusement la retraite à la clinique de La Borde.
Laurent Terzieff joue dans le film le rôle de Jacques Besse, soigné-soignant, Jacques " Roulette ". Film sans moyens, sa distribution – Claude Rich, Macha Méril, Jean-Claude Dreyfuss, Pascale de Boysson et Alexandra Stewart – est l’expression d’un pacte d’amitié.

En 1967, dans Le Désordre à 20 ans, apparaissaient Arthur Adamov, Jacques Audiberti, Roger Blin, Jean Cau, Simone de Beauvoir, Roger Pierre, Raymond Queneau, J.-P. Sartre, Vadim, Orson Welles. Toute une époque de la littérature et du théâtre qu’il a représentée et dont il était profondément imprégné.
Dans les années 1960, curieux, il hantait l’arrière-cour de St Germain des Prés ; le triangle d’or de la Rhumerie, du Navy, du Temps perdu ou de l’Echaudé. Silhouette fragile et souriante du dilettante amoureux du quartier. Pour un bon mot il se serait damné, lointain et proche et charmant, tel il était et tel il est resté.

Il reste aussi que son rire nous manque.
Il est à souhaiter que l’on revisite son œuvre, qu’elle soit au patrimoine de la Cinémathèque, et que les Tunisiens permettent la diffusion de Goha qui est retenu depuis de nombreuses années.