Julien Hirsch, tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes

Par Ariane Damain-Vergallo pour Ernst Leitz Wetzlar
À la fin des années 1970, Julien Hirsch, encore enfant, passe toutes ses vacances en famille, au Pays Basque. Les habituels jeux de plage sont régulièrement agrémentés de manifestations pour défendre des militants basques espagnols condamnés à mort. À Hendaye, sur le petit pont qui enjambe la Bidassoa, le bras de rivière qui sépare la France de l’Espagne, Julien Hirsch, du haut de ses dix ans, défie avec conviction, enthousiasme et le poing levé la Guardia Civil postée juste en face.

Ses parents s’étaient rencontrés à la cellule du Parti communiste français de Toulouse.
Sa mère, déjà pourvue de deux fils, n’avait pas hésité à fonder une seconde famille avec son père, un brillant mathématicien douze ans plus jeune, avec lequel elle partageait de solides convictions marxistes.
Julien Hirsch, puis son frère, naissent donc dans cette fratrie déjà constituée pour laquelle sa mère recevra la médaille de la meilleure mère communiste.
Cet engagement fort allait isoler ses parents de leurs familles respectives qui les déshériteront tous les deux, le moment venu, les mettant ainsi, paradoxalement, sur un pied d’égalité avec des ouvriers qui, eux, jamais n’héritent.
L’année 1968, celle du Printemps de Prague, est une déflagration pour la famille Hirsch. Ses parents renoncent définitivement au Parti communiste tout en se promettant de ne jamais renoncer à leurs idéaux.

La famille habite maintenant Ris-Orangis, petite ville communiste de la banlieue parisienne qui avait accueilli, dans les années soixante, les pieds noirs rapatriés d’Algérie. Ils vivent dans une tour HLM avec des Portugais et des Espagnols.
Quand les deux premières familles arabes arrivent, ses parents montent naturellement au créneau pour les défendre contre les « gros durs racistes » qui existent même dans les banlieues ouvrières préservées des maux du capitalisme.

À l’école, au collège, au lycée, bref durant les quinze années de scolarité obligatoire, Julien Hirsch s’ennuie avec constance sauf pendant les cours de mathématiques, une matière abstraite que son père arrive à lui rendre lumineuse et même magique.
Quand il a neuf ans, sa mère a la brillante idée de l’inscrire à un cours de dessin dans les ateliers du Musée du Louvre à Paris.
Dans la famille de sa mère, la passion de la peinture est dévorante.
Il y a les Carrière, tous peintres, dont le plus célèbre est Eugène, et les Rouart, de grands collectionneurs de peintres impressionnistes comme Renoir ou Monet.
Sa mère peint et emmène régulièrement ses quatre enfants au musée tandis que son père se consacre à ses recherches en mathématiques.

Julien Hirsch se rend seul à Paris pour ses cours de dessin au Musée du Louvre avec la sensation de découvrir l’Amérique. La vie ne commence pour lui véritablement qu’en dehors de l’école avec la liberté de faire ce qu’il veut ; escrime, piano et surtout cinéma au centre culturel Robert Desnos dont un grand portrait de Lénine orne le fronton. Le directeur n’y programme que des films soviétiques. Par chance, il est remplacé et souffle alors un vent d’air frais. Julien Hirsch peut enfin découvrir la Nouvelle Vague, Godard et Truffaut.

L’année de ses 16 ans, sa mère, qui a pressenti que le cinéma était une voie possible, s’arrange pour lui obtenir un rendez-vous avec Henri Colpi, le réalisateur auréolé de sa palme d’or au Festival de Cannes. Nous sommes à Joinville, en grande banlieue, au laboratoire GTC, loin, très loin du cinéma glamour et clinquant. Ça sent le vinaigre et les gens sont en bleu de travail. Pourtant, quand Julien Hirsch découvre, en projection le film des années 1920 qu’Henri Colpi est en train de remonter, il est saisi par la grâce des images en noir et blanc. Au soleil couchant, une péniche remonte un fleuve, traînée par des chevaux sur un chemin de halage. Un éblouissement visuel qui renforce sa conviction de réussir le concours de l’École Louis-Lumière, qu’Henri Colpi lui a formellement conseillé.

En faculté de maths-physique, il renoue enfin avec le plaisir d’apprendre et découvre l’optique avec un professeur quasi-psychopathe qui vit avec sa mère et dont il devient l’assistant. Il passe ses journées dans un cabinet d’optique, plongé dans le noir, à tourner précautionneusement des petits miroirs pour renvoyer des rayons lasers.
Le concours de Louis-Lumière n’est réussi qu’à la troisième reprise. L’occasion de quitter sa banlieue, sans un regard en arrière, et d’habiter Paris avec son amoureuse.
À Louis-Lumière, il est fasciné par « le seul prof génial de l’école », Pierre Maillot, un spécialiste de la Nouvelle Vague, homme joyeux et séduisant capable cependant de vous anéantir en une seule phrase avec brio. Une formation unique en son genre.

Julien Hirsch, en juin 2020
Photo Arianne Damain-Vergallo - Leica M, 100 mm Leitz Summicron-C

À la sortie de l’école, il appelle Caroline Champetier, la directrice de la photo qui vient de terminer Soigne ta droite, de Jean-Luc Godard, le réalisateur, héraut de la Nouvelle Vague, qu’il adore. Julien Hirsch sera son assistant pendant presque neuf ans. Caroline Champetier l’implique dans son travail de lumière et de cadre car elle apprécie son côté scientifique et précis. Il goûte ne faire que des films qu’il aime.
« Je me suis retrouvé exactement à l’endroit où je voulais être. »

Avec ses premiers salaires d’assistant caméra il achète des lithographies de Bram Van Velde ou d’Alain Rivière. Tout comme chez ses parents et ses grands-parents, les murs des lieux qu’il habite sont toujours envahis par les tableaux.

Quand naît Noé, son premier enfant, il a 27 ans et se trouve en Suisse, sur le tournage d’Hélas pour moi, de Jean-Luc Godard. Il loupe sa naissance de peu mais parvient à s’en consoler grâce à la formule du maître qui fait référence à l’arche du même nom. « Noé, c’est une grande barque à diriger. » Godard avait raison - comme toujours - et Noé allait, plus tard, voguer avec succès jusqu’en Chine.

Parallèlement à ses intenses années d’assistanat, Julien Hirsch éclaire des courts métrages. À sa sortie de Louis-Lumière, il avait rencontré un apprenti réalisateur, Arnaud des Pallières, qui lui avait proposé un court métrage sur la Commune de Paris. Par hasard, c’est un épisode révolutionnaire auquel Julien Hirsch a été biberonné durant son enfance et une connivence s’établit entre eux deux, suivie de quinze ans de collaboration étroite.

À l’aube de ses trente ans, Julien Hirsch arrête l’assistanat et devient chef opérateur sur deux longs métrages dont Adieu, d’Arnaud des Pallières, tourné sans moyens, en 16 mm et en équipe réduite.
L’époque est rude financièrement avec la naissance de son deuxième enfant.
Petit à petit, pourtant, on commence à parler de son travail de chef opérateur. Godard le rappelle pour des petits boulots. Durant quatre ans, il se rend une fois par mois au domicile du maître, à Rolle, en Suisse. Il effectue pour lui des recherches de matières sur l’image et des essais de kinescopage qui consistent à enregistrer des images vidéo sur une pellicule film. Travailler avec Godard est un gage technique dans le métier.
Cette collaboration parvient aux oreilles d’André Téchiné qui lui propose alors la photo d’un film à petit budget, Les Temps qui changent, qui sera tourné au Maroc, caméra à l’épaule et en Super 16… mais avec les deux plus grandes stars du moment, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu.
André Téchiné est à ce point content du résultat qu’ils vont travailler fraternellement sur ses huit prochains films jusqu’en 2018. L’Adieu à la nuit, toujours avec Catherine Deneuve, est un film dont le titre irréel évoque la fin d’un cycle.

Puis Julien Hirsch a la chance de rencontrer la réalisatrice, Pascale Ferran. Le tournage de son film Lady Chatterley dure un an, les quatre saisons devant rythmer le passage du temps. Les problèmes financiers sont énormes et pourtant, c’est « une expérience où je me suis senti libre de tout expérimenter tout en étant porté par une réalisatrice aux exigences indestructibles ». Il obtient, en 2007, le César de la Meilleure photo pour ce film tourné en Super 16 ; un format presque amateur, sans doute une exception dans toute l’histoire des César de la Meilleure photo.

Sur les films de Pascal Bonitzer et de Benoît Jacquot, il éclaire la comédienne Isabelle Huppert, dont tout le monde sait qu’être adoubé par elle équivaut à recevoir la Légion d’honneur. Une haute distinction qui saluerait tout à la fois le talent, le mérite, la souplesse et la force de caractère d’un chef opérateur.
Sur le film de Jean-Paul Salomé La Daronne, Julien Hirsch a retrouvé Isabelle Huppert qui incarne le rôle-titre ; une mère courage, une "daronne" des cités qui, par nécessité, devient une figure du milieu de la drogue.
Pour ce film, il a choisi les objectifs Summilux-C de Leitz parce « qu’ils sont sans dominante et sans déformation. Je retrouve ma lumière et j’aime leur clarté. »

La Daronne a été tourné dans le Paris populaire de Belleville où la population des cités a beaucoup changé depuis le temps de son adolescence. Il ne voit évidemment plus les choses avec le prisme des généreux idéaux de ses parents, mais quand même.
Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes.