L’éditorial de février 2021

"La nouvelle vague met-elle en danger le cinéma français ?", par Gilles Porte, président de l’AFC

by Gilles Porte AFC newsletter n°316

A l’heure où les experts du monde entier et les plus grands scientifiques étudient l’arrivée d’une nouvelle vague et la mise en place d’un troisième confinement, 75 % de personnes hospitalisées en France ont plus de 70 ans alors que moins de 2 % ont moins de 30 ans... Etonnant de constater comment des mots entendus à la radio viennent en percuter d’autres, redécouverts au hasard d’une lecture...

« La Nouvelle Vague, c’est en principe la dénomination qui groupe tous ceux qui font leur premier film avant l’âge de 30 ans. Alors, dans cette mesure, j’appartiens à la Nouvelle Vague. »[1]
Fin des années cinquante, Jean-Luc Godard s’inscrivait avec d’autres cinéastes dans un mouvement qui a eu l’influence mondiale que nous connaissons sur le développement du septième art. C’était l’époque des trente glorieuses, celle des révoltes étudiantes, de la guerre d’Algérie, du mouvement de la libération de la femme. Une époque qui témoignait d’un besoin de renouveau et d’un dépassement des codes préétablis.
« Nous étions en noir et blanc, nous voulions quitter le studio, tourner dans des vrais appartements, suivre davantage un personnage, ne pas penser qu’on doit avoir des vedettes et, derrière, des seconds rôles comiques ou ridicules, ne pas faire une inégalité de traitement sur les personnages... »[2]
J’ignore comment les historiens qualifieront l’époque que nous sommes en train de traverser mais le cinéma français n’a-t-il pas urgence à se réinventer, lui qui ne fait plus rêver depuis si longtemps ?

Sans doute l’apparition d’"un vieux serpent de mer", entre deux vagues de Covid, n’est-il pas étranger à ce vague à l’âme qui me traverse l’esprit en cette fin de présidence... En effet, courant 2020, sept d’entre nous[3] avions décidé d’initier un "groupe de travail" pour tenter d’établir ce que serait La nouvelle Charte de l’image de l’AFC. Puisque tout le monde s’accorde sur le fait que la profession de directeur(trice) de la photo a passablement changé au cours de ces dernières décennies, n’est-il pas nécessaire d’en préciser de nouveau les contours ?
Il y a quinze ans, tenant compte de l’arrivée du numérique et de l’apparition de nouveaux moyens de diffusions, une Charte de l’image AFC avait déjà été établie[4], replaçant le(la) directeur(trice) de la photo dans le processus de fabrication d’un film. Certains s’en souviennent... Avant même que cette charte n’ait été détaillée devant la profession, un réalisateur français – qui se revendique comme un héritier direct de "la Nouvelle Vague" – s’était retourné vers l’assistance en déclarant : « On va enfin savoir contre qui cette Charte de l’image est dirigée ! ».
Doit-on sourire qu’un document conçu pour être avant tout un outil de dialogue dans la création cinématographique puisse être considéré comme négatif sans même qu’aucun mot n’ait été dévoilé ? La fracture n’est-elle parfois pas encore trop profonde aujourd’hui en France entre celles et ceux qui produisent ou réalisent des films et celles et ceux qui participent aussi à leur fabrication ?

Combien sont-ils encore à enseigner en France que « jamais une belle image ne permettra à un film de se vendre... ». Mais plutôt que de se revendiquer d’une vague qui mériterait de rentrer en réa ne serait-il pas temps d’analyser, avec une plus grande objectivité, celles que nous prenons régulièrement sur la tête ? Doit-on continuer à accepter sans sourciller les petites tapes sur l’épaule récurrentes que nous donnent parfois des producteurs ou des directeurs de production lorsqu’il nous arrive de pointer un manque d’attention et de temps lors de la préparation d’un film, du tournage d’une séquence ou de finitions en postproduction ? Ont-ils conscience qu’avec leurs "petites tapes sur l’épaule", ils reprennent sans le savoir le geste de Jack Palance à l’égard de Michel Piccoli dans Le Mépris, que beaucoup à l’AFC considèrent comme culte, et non pas uniquement parce que l’un d’entre nous a été mis à l’honneur comme rarement au cours d’un générique de début ? Pourquoi assiste-t-on trop souvent à un climat délétère au cours de la fabrication d’un film ? L’idée première d’un(e) directeur(trice) de la photographie n’est-elle pas toujours d’essayer de défendre au mieux l’intégrité de l’œuvre du metteur en scène derrière laquelle il s’engage ? Pourquoi penser qu’un(e) directeur(trice) de la photo travaille « contre » alors que c’est précisément l’inverse que nous revendiquons ? Pourquoi ce manque récurrent de désir d’image et de cinématographie aujourd’hui dans le cinéma français qui n’apparait plus comme un phare au milieu des différentes cinématographies ? Logique, finalement, que cela ait finit par se voir même si, à ce jour, plus de 300 films attendent sur des étagères que des cinémas rouvrent, comme pour retarder encore un peu un constat affligeant que chacun de nous a fait depuis bien longtemps...

Alors, puisque c’est encore la période des vœux, je souhaite, dans l’intérêt du cinéma français, que nous travaillions en meilleure intelligence, avec plus de respect et un meilleur sens du collectif sans oublier des fondamentaux qui seront rappelés très prochainement dans une nouvelle charte AFC qu’il ne faudra jamais considérer comme un diktat conçu dans du marbre mais plus comme un élément pédagogique et informatif. Si nous ne nous réinventons pas, d’autres continueront à le faire, comme à Londres où plus d’un milliard d’euros viennent d’être injectés dans la construction de studios pour permettre à des cinématographies d’apparaître parfois plus au milieu de séries étrangères qu’à l’intérieur d’un film français.
En ces temps de pandémie, ne considérerons plus que des gestes barrières consistent à se cacher derrière une vieille vague. N’attendons pas demain car c’est aujourd’hui que cela se joue ! D’autres vagues successives passeront encore et encore... Pour se sauver, faudra-t-il faire comme Papillon – alias Steve McQueen – qui pour quitter l’île sur laquelle il était enfermé avait attendu la quatrième vague[5] après les avoir comptées jusqu’à sept ?

Comme je l’ai souvent fait au cours de mes différents éditos qui ont jalonné mes trois années de présidence, je conclurai cet avant-dernier avec des mots empruntés encore une fois à ma fille. Des mots qui doivent nous encourager à travailler encore plus ensemble afin de sortir par le haut de tout ça... Des mots reçus sur un simple texto, le 1er février, après que Syrine, 18 ans, a pu, pour la première fois, s’asseoir sur les bancs de son université :
« Quel bonheur !!! Je suis heureuse, décidément j’aurais jamais pensé que ça pouvait tant me manquer... Rencontrer des gens, échanger avec eux, participer en classe en levant la main, débattre... Ça fait un bien fou alors que je trouvais, il n’y a pas si longtemps, que tout cela était juste banal... Je me sens tellement vivante ! »

[1] Jean-Luc Godard sur le tournage d’A bout de souffle
[2] Truffaut par Truffaut
[3] Elin Kirschfink, Isabelle Razavet, Myriam Vinocour, Romain Lacourbas, Philip Lozano, Stephan Massis, Gilles Porte
[4] Présentation publique de la Charte de l’image
[5] Scène finale du mythique film Papillon

En vignette de cet article et dans le portfolio ci-dessous, quelques images du "générique culte" de début du Mépris, de Jean-Luc Godard, qui met en scène Raoul Coutard cadrant aux manivelles un Mitchell BNC.