"L’expérience cinéma" en danger

Par Caroline Champetier, AFC

par Caroline Champetier

A l’heure où les films sont vus à Cannes dans les meilleures conditions techniques du monde, sous le contrôle exclusif de la CST, quand toutes les filières d’une profession partagent l’enthousiasme de " l’expérience cinéma ", nous souhaitons alerter les spectateurs que nous sommes tous.

Le passage à la projection numérique, énorme chantier, bouleversant l’ensemble de la chaîne de distribution et d’exploitation des films, devait s’accompagner d’une qualité de projection irréprochable : fini les rayures des copies maltraitées, la reproductibilité technique de l’image et du son devait être sans défaut, nous disait-on. Une technologie de pointe, très coûteuse, fiable et simple d’utilisation devait redonner aux spectateurs en salle l’expérience sensorielle de la projection " bigger than life ".

Derrière ce discours malheureusement simpliste, les spécificités absolument nécessaires à une bonne projection numérique ont trop rarement été évoquées et sont souvent ignorées même des exploitants.
Si une belle projection numérique peut aujourd’hui rivaliser avec les meilleures projections 35 mm et apporter des avantages non négligeables (absence d’altération des copies, stabilité du support, etc.), de mauvais réglages de départ des projecteurs numériques ont des conséquences plus graves en termes de dégradation d’une image projetée qu’une mauvaise projection 35 mm. Ces projecteurs numériques doivent être calibrés et étalonnés avec des mesures de puissance lumineuse et de colorimétrie précises, sans ces réglages, spécifiques à chaque projecteur et chaque cabine, la matière de l’image projetée s’en trouve altérée : les couleurs sont modifiées (ce qui ne pouvaient pas arriver en 35 mm), la densité ne correspond pas à ce qu’elle devrait être, la répartition de la lumière est incohérente, en altérant l’image, c’est le film lui-même qui est gravement dégradé.

Les quatre principaux problèmes nuisant à la qualité de la projection numérique des images sont :

  • L’absence ou la mauvaise qualité des réglages de base des projecteurs en termes de d’intensité lumineuse (luminance) et de colorimétrie
  • Les conséquences de choix d’exploitation hybride pour un écran 2D/3D préjudiciables aux réglages de luminance (puissance) et d’uniformité d’éclairement (répartition)
  • Les réglages de macros (fichiers qui appelle tous les réglages physiques de l’image) souvent approximatifs
  • Des soucis de maintenance et de connectique.

Luminance et colorimétrie

En effet, contrairement au 35 mm, les projecteurs numériques doivent être étalonnés : normalement il faudrait que dans chaque salle, chaque projecteur soit calibré pour la lumière et la colorimétrie dans chaque format (" macro ") c’est-à-dire 1,85 2D ; Scope 2D ; 1,85 3D ; et Scope 3D (ce qui est le minimum). Ces réglages ne peuvent se faire qu’une fois l’installation entièrement terminée et nécessitent des mesures très précises qui doivent être faites avec un luminancemètre,-colorimètre. Malheureusement les colorimètres de haut niveau (comme le Minolta CS 200) sont chers (15 à 20 000 euros) et les installateurs en ont peu, voire pas du tout, par défaut, ils utilisent de petits colorimètres dont les mesures notamment sur le bleu ne sont pas précises.
D’autre part, ces installations se font à marche forcée, donc à un rythme intenable pour les installateurs ; ce qui entraîne des réglages faits trop rapidement, parfois pas du tout ou encore par simple copier coller de valeurs qui ne sont pas adaptées à chaque cas.

La pression subie par les installateurs qui ne peuvent plus faire correctement leur travail a entraîné le départ d’un certain nombre de leurs meilleurs techniciens. Le manque de formation des opérateurs, et la décrédibilisation du rôle des projectionnistes, privent les salles d’un regard averti à même d’insister pour que ces réglages indispensables soient faits correctement.

Résultat : dans certaines grandes salles parisiennes, marseillaises, lyonnaises, les films sont totalement tronqués : lumière et couleurs déformées et incohérentes avec le projet artistique du film.

Incidences de l’exploitation en 3D

Pour les salles qui font de la 2D et de la 3D, la question de la puissance de la lampe est un choix déterminant. Les réglages des macros, permettent de jouer sur l’intensité de la lampe ce qui, si l’installation est correctement préparée (c’est encore loin d’être toujours le cas), autorise une variation de luminance d’un format à l’autre (la 3D nécessite deux fois plus de puissance lumineuse que la 2D), souvent insuffisante. Dans la plupart des installations un format est sacrifié, souvent la 2D, dont les films sont projetés avec une puissance lumineuse trop forte, on imagine ce qui reste de la photographie.
Certaines salles comme le Max Linder, soucieuses de la qualité de l’image dans tous les formats, font le choix de changer de puissance de lampe, 6 500 W en 3D et 4 500 W en 2D.

D’autre part, certains systèmes 3D entraînent l’installation d’écrans métallisés. Comme le disait récemment un représentant des laboratoires, « un écran métallisé est en soi un défaut de projection ». Ces écrans qui focalisent la lumière au centre, détruisent totalement l’uniformité d’éclairement, au point que dans certains pays le carré de places d’où l’on voit correctement l’image fait l’objet d’une tarification majorée. Que ces écrans soient installés dans des salles où n’est projeté que de la 3D peut éventuellement être étudié. Mais qu’ils servent à des projections 2D est absolument contradictoire avec le minimum de qualité qu’on puisse attendre d’une projection.

Le réglage des macros et le resizing

Une fois l’installation terminée, l’installateur doit régler les macros ; outre la lumière et la colorimétrie, il faut caler l’optique pour chaque format : zoom et focus puisqu’il n’y a plus de mollette dans la plupart des cas, mais une motorisation de l’optique qui doit venir se mettre dans la bonne position dès qu’une macro est appelée (d’où l’idée qu’il est inutile que quelqu’un vérifie le point puisque normalement l’optique se met seule dans la bonne position), puis il faut faire les masques, corriger la parallaxe, l’effet de trapèze est encore plus flagrant en numérique, on rattrape moins facilement que ce qu’un bon tailleur de cache pouvait faire en 35 mm.

Pour ne pas avoir à configurer trop de macros, soit par manque de temps, soit pour faciliter l’enchaînement des premières parties avec le film, et ne pas avoir à bouger l’optique ni à faire différents réglages de lumière et de colorimétrie, certains peuvent être tentés de faire du " resizing ", lorsque c’est du 1,85 dans du Scope, l’image est réduite dans la matrice, autrement dit sa résolution première dégradée.

Les problèmes de maintenance et de connectique

Des problèmes de connectique peuvent apparaître soit entre les serveurs et le projecteur, ce qui peut entraîner l’impossibilité de projeter, ou des artefacts à l’écran de façon aléatoire au milieu d’un film, flashs blancs, traits blancs, points..., même de la neige...

Parfois le projecteur a des comportements étranges, pas d’image alors que tout est câblé correctement : ces bugs électroniques nécessitent l’extinction et le rallumage de la machine comme on le fait d’un ordinateur.

Les problèmes de connectique à l’intérieur des machines (les câbles sata défectueux) peuvent entraîner, par exemple, la descente ou la remontée de la lentille anamorphique au milieu du film ou l’apparition d’artefacts comme ceux décrits plus haut.

Comme les salles utilisent des SMS Screen Manager System, automates d’où elles programment leur première partie FA, Pub, rallumage extinction des lumières salles, sélection des macros, l’automate peut bugger (parfois c’est une mauvaise programmation des projectionnistes), cela entraîne, par exemple, un changement de macro en court de film..., le Scope devient du 1,85.

On a vendu le numérique comme une technologie où il n’y avait rien à faire et où la maintenance pouvait se faire à distance (quelle terrible négation
du geste comme continuation de la pensée) les projectionnistes qui restent dans les salles sont complètement désarmés face aux dysfonctionnements de ces machines.

La décrédibilisation du projectionniste comme métier, le manque de formation sur le numérique et ses exigences nouvelles empêchent la remontée des problèmes par des gens ayant une vraie culture de l’image cinématographique. Reste aux spectateurs à s’accommoder d’une dégradation galopante des conditions de projection qui les poussera à plus ou moins courte échéance à rester devant leur home cinéma.

Des solutions existent-elles ?

Oui des solutions existent, en s’appuyant sur les normes déjà existantes : la norme AFNOR NF S 27-100 qui définit des mesures de luminance, de colorimétrie, de définition des formats et des pratiques de masquing, ainsi que d’uniformité d’éclairement (bien que sur ce point précis la norme AFNOR concède une tolérance anormalement élevée !).

Il est urgent de mettre en place un système d’homologation des salles (écran par écran) par le CNC, avant que toute culture de l’image ait été piétinée.

Cette homologation devrait être une condition nécessaire à l’exercice de l’exploitation, et à la perception par les salles des aides et fond de soutien du CNC.

Elle devrait valider la conformité des mesures de luminance, de colorimétrie,d’uniformité d’éclairement et le respect de la résolution correspondant aux formats d’image. Des paramètres devraient être pris en compte pour la qualité de restitution du son, un travail similaire à ce texte devrait être fait par les ingénieurs du son, mixeurs, monteurs son.

Les acteurs techniques de toute la chaîne de fabrication des films devraient approuver ces normes et permettre l’expertise de la CST comme il en était des projections 35 mm.

Etant donnée l’importance et la rapidité du déploiement numérique sur le territoire français, et grâce au décret d’ouverture à la concurrence des instances de contrôle, il serait nécessaire que des équipes à la compétence incontestable et à l’indépendance indéniable, puissent se mettre à ce travail d’homologation.

Il est incompréhensible que le déploiement d’une nouvelle technologie, de haut niveau, très onéreuse, mettant financièrement à contribution de manière directe ou indirecte (via les VPF) l’ensemble des acteurs économiques du cinéma, entraîne une forte dégradation de la qualité de projection qui de fait anéantit le travail de toute la filière de fabrication des films depuis le tournage, la postproduction, le savoir-faire des laboratoires jusqu’au travail d’édition des copies numériques à la charge des distributeurs.
C’est à nous tous d’être vigilants pour que la véritable qualité des projections numériques décuple l’expérience des spectateurs en salle.

Caroline Champetier