La Balance

Un billet d’humeur de Marc Galerne, K5600

Contre-Champ AFC n°336

On ne va pas parler du signe zodiacal et encore moins du mouvement qui consiste à dénoncer des porcins, mais bien d’équilibre. Finalement, tout n’est-il pas question de balance ? L’équilibre entre deux forces qui parfois s’opposent, comme le bien et le mal, le riche et le pauvre, le patronat et le syndicat, les techniciens et les producteurs, et maintenant, c’est nouveau, les producteurs et les pouvoirs publics. Attention : révolution (pas trop méchante quand même) contre (mais pas trop) le CNC et les instances publiques.

Grand 1 : les États Généraux du Cinéma
J’ai suivi les trois quarts du direct de la conférence qui a eu lieu à l’Institut du monde arabe. Le dernier quart, je l’ai regardé deux jours plus tard. Ça faisait beaucoup d’un coup. D’ailleurs, Jack Lang s’est endormi pendant la conférence.

Si je devais en faire un résumé je dirais que :

- Les producteurs redoutent pour la création d’œuvres d’art au profit de films populaires. En gros, on ne peut pas demander au cinéma de gagner de l’argent.
Donc, un film d’art est un film qui est en annexe 3 et dont techniciens et prestataires sont sous-payés ?

Un film n’a pas d’obligation de résultat car ce n’est pas une marchandise. OK, donc le cinéma est financé par qui ? Des fonds propres des producteurs, des SOFICA, des diffuseurs, et par les aides du CNC, grâce à la TSA qui représente 10,72 % du prix d’une place de cinéma (sur films français 38,6 % des entrées et étrangers 61,4 % en 2021). Mais aussi, et surtout, sur la TVT. La Taxe sur les Services de Télévision représente 73,4 % des recettes du fonds de soutien du CNC (TSA : 9,1 % et TSV sur Vidéo physique et VOD : 17,8 %). La TST est une taxe dont les fruits sont en augmentation constante grâce… aux plateformes. Netflix doit s’acquitter d’environ 10 M€ tous les ans auprès du CNC, soit 20 % de ce que génère la TSA sur les tickets des salles. A rajouter : Amazon, Disney+…

Il y a eu beaucoup de reproches par rapport aux plateformes qui ne font que du "contenu" de mauvaise qualité, tout en soulignant quand même qu’elles (les plateformes) sont contentes de faire appel à des réalisateurs de "cinéma" pour leurs tournages. Ah oui, c’est mal, ça ! Ces méchantes plateformes qui font que nous sommes pour la première fois depuis bien longtemps en plein emploi dans notre secteur. Ces méchantes plateformes qui produisent des navets comme The Queen’s Gambit ou des productions sud-coréennes (Squid Games), espagnoles (Casa del Papel) ou mexicaines (Sous la braise), sans parler de Lupin, qui se retrouvent tous avec une couverture internationale qui met en avant leurs cultures et leurs visions.

Bien sûr que ce n’est pas aussi caricatural que cela mais, quand même, faisons un peu d’auto-critique : on produit beaucoup de films médiocres en France et ce n’est pas moi qui le dis. Tous les votants aux César que je connais se plaignent de la mauvaise qualité des films. Et puis il y a les spectateurs, ces imbéciles qu’il faut éduquer, sinon, ils ne vont regarder que des comédies et des films d’actions stupides. Un film "intelligent", culturel, d’auteur, doit-il être laborieux à regarder ? Pourquoi la technique devient-elle facultative sur un petit budget ? L’essentiel, c’est la vision du réalisateur et le portefeuille du producteur, où une œuvre collective bien faite ? C’est insupportable de voir les mêmes films, encore et encore, sous prétexte que la misère et le désarroi sont esthétiquement beaux. Peut-être que ces idiots de spectateurs, dont je fais partie, ont envie de voir des choses différentes des news déprimantes. Il y en a marre de voir des acteurs qui n’en sont pas, mais des gens qui jouent leur propre rôle, sous prétexte d’authenticité, alors que c’est simplement moins cher.

Il faut qu’il y ait des films d’auteurs et des premiers films, mais en nombre raisonnable. Entre 1994 et 2000, le nombre de films de moins d’un million d’euros de budget était en moyenne de 17 par an. Entre 2011 et 2021, on est passé à plus de 60 par an ! Plus le coût de la vie augmente, plus on fait de films à moins d’un million. Elle est où la logique ? Il est où l’équilibre ? Il semblerait que la solution, selon les producteurs, soit encore de se retourner vers le service public. Et pour cela, de rameuter large en invitant les associations de techniciens avec qui ils entretiennent peu ou prou de relations d’ordinaire.

- Les distributeurs se plaignent aussi, mais je n’ai pas tout compris. Je pense que c’est plutôt une guerre interne entre les gros distributeurs et les indépendants. Je ne m’immiscerais donc pas dans cette discussion.
- Les exploitants, quant à eux, pleurent la désertion des spectateurs dans leurs salles. Je ne connais pas les établissements de ceux qui sont intervenus, mais je peux leur dire ce qui me fait rester chez moi : le rapport qualité/prix, le coût de la soirée, si on y ajoute le petit restau et la baby-sitter éventuellement, la galère du parking et l’insécurité des transports en commun le soir. Le manque de discipline dans les salles où une poignée d’abrutis peut polluer une salle de 300 places. Le manque de confort des fauteuils. Les effets ICE qui anéantissent en une seconde des heures de travail des chefs opérateurs sur le tournage et à l’étalonnage. La lumière qui se rallume brutalement au mot FIN ne laissant même pas le spectateur digérer sa béatitude ou son pop-corn collant.

Grand 2 : Les États Généreux de la fiction
Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas s’associer pour redonner à notre cinéma, nos séries, des allures d’excellence ? On fait encore de bons films et de belles séries, mais pas suffisamment. Encore cette foutue balance entre l’expérience et la folie. Nous avons besoin des deux. De grands œuvres épiques et des fictions intimistes, qu’elles soient pour le grand ou le petit écran. L’essentiel n’est-il pas de tourner un projet que l’on porte en se faisant plaisir ? L’essentiel n’est-il pas le travail en commun ? L’échange entre les individus qui mettent leurs talents au service d’une œuvre ? J’ai été récemment à la journée portes ouvertes de L’EICAR, une école d’audiovisuel à Ivry, ma belle-fille étant attirée par la réalisation. Je dois dire que d’entendre parler de faire évoluer de futurs producteurs et réalisateurs à tous les postes de la fabrication d’une histoire visuelle du cadre, à la régie, au son, à la déco et au montage, m’a redonné espoir. Si seulement ceux d’aujourd’hui avaient suivi de tels cursus, il y aurait davantage de collaboration, et bien moins de mépris, disons-le, des uns envers les autres. Il est temps de comprendre qu’une fiction, c’est un acte collectif et qu’avec davantage de compréhension et d’écoute, on peut faire de grandes choses. Et en faisant rêver les spectateurs, on les ramènera dans les salles faites pour eux.

Ci-après, un article écrit en plein COVID, en 2020, qui est toujours d’actualité :

Et si le cinéma français était en train de régler l’avenir de son financement ?

Par Marc Le Roy
Docteur en droit
Auteur de Droit de l’audiovisuel, 2020
15 avril 2020.

Le fonds de soutien du CNC est alimenté par la taxe sur les éditeurs de services de télévision (TST-E) (297 millions pour le CNC en 2018), la taxe sur les distributeurs de services de télévisons (TST-D) (203 millions d’euros au CNC en 2018), la taxe sur les billets d’entrée en salles de cinéma (TSA) (146 millions d’euros en 2018) et la taxe vidéo que doivent payer les opérateurs de VOD (25,7 millions d’euros en 2018) (chiffres : bilan 2018 du CNC). Le fonds de soutien permet au CNC d’attribuer chaque année des aides à l’exploitation, à la distribution et à la production audiovisuelle, cinématographique et numérique.

Le fonds de soutien du CNC va certainement pâtir de la crise actuelle. La taxe sur les billets d’entrée est jusqu’à nouvel ordre réduite à néant faute d’entrées en salles. La TST-E payée par les chaînes de télévision est assise sur les revenus publicitaires qui baissent fortement malgré l’audience grandissante des chaînes en cette période de confinement. Ajoutons à cela que le taux applicable aux chaînes a légèrement baissé depuis l’adoption de la dernière loi de finance (il est passé de 5,65 % à 5,15 %). La TST-D payée par les distributeurs de services audiovisuels (FAI…) ne devrait pour sa part pas être impactée par le confinement car chacun continue en cette période à consommer de l’audiovisuel via des distributeurs.

La bonne surprise pourrait venir de la taxe vidéo qui a pour sa part vu son taux considérablement augmenter depuis la dernière loi de finance. Les prix de vente des abonnements à la SVOD et des achats en VOD sont ainsi dorénavant taxés (hors TVA) à hauteur de 5,15 % depuis janvier 2020 et non plus à hauteur de 2 % comme par le passé. Au surplus, le confinement devrait même avoir pour effet de muscler les rentrées d’argent pour le CNC tant l’utilisation de la VOD (à l’acte et par abonnement) est logiquement choyée par les Français bloqués à leur domicile. Si l’on ajoute à cela l’arrivée de Disney+ et d’autres services sur le marché, la combinaison "hausse du taux de prélèvement de la taxe vidéo/coronavirus" pourrait bien permettre au fonds du soutien du CNC de ne pas subir une baisse trop importante pour 2020. Netflix comptait à lui seul près de 7 millions d’abonnés début 2020. Le succès de la SVOD pendant la période de confinement devrait l’amener assez rapidement à 10 millions d’abonnés. Avec un tarif de 10 euros par mois en moyenne hors TVA, on en arriverait, rien que pour Netflix, à 62 millions d’euros de taxe vidéo par an. Ajoutons à cela Amazon Prime Vidéo, Disney+, la vidéo à l’acte et les autres services SVOD et la taxe vidéo pourrait devenir une source de revenus considérable pour le CNC qui permettrait largement de compenser une baisse de la TST-E.

Une fois le confinement terminé, les nouvelles pratiques de consommation audiovisuelle comme la VOD devraient continuer à s’intensifier. Le nouveau taux de la taxe vidéo et la multiplication des acteurs comme Disney+ permettront alors au fonds de soutien du CNC d’être alimenté de manière importante en compensant la baisse de la taxe prélevée sur les chaînes de télévision (baisse de taux et baisse de la publicité). Finalement, le coronavirus aura peut-être pour mérite d’accélérer le succès de la VOD et d’ainsi permettre une transition du fonds du soutien du CNC plus rapide que prévu. Si l’on ajoute à cela la transposition à venir de la directive SMA (obligations des services audiovisuels installés au sein de l’UE mais visant la France d’investir dans le cinéma et l’audiovisuel français et européen), le cinéma français pourrait commencer à imaginer l’avenir de son financement avec plus de sérénité y compris avec une baisse continue du soutien apporté par les chaînes de cinéma payantes (de moins en moins d’abonnés et donc de moins en moins d’investissements dans le cinéma français).