La Caméra d’Or

par Romain Winding

par Romain Winding La Lettre AFC n°144

Dès les premières minutes, l’ambiance du festival vous happe et ne vous lâche plus. En serrant la main de Kusturica, John Woo et Fatih Akin, on devient midinette, groupie ou tout simplement festivalier.
Je suis impressionné par le léger sourire de bouddha de John Woo et le charisme puissant de Kusturica.
Le 1er matin, je découvre notre président Abbas Kiarostami (poli et distant) à la descente d’une limousine à l’entrée de la projection de Me and You and Every One You Know de Miranda July.
Nous ne savions pas à ce moment-là que ce premier film serait la future caméra d’or. Film extrêmement inventif, composé de saynètes d’un charme irrésistible mais qui souffre de quelques lacunes de scénario. La HD est très bien utilisée (directeur de la photographie : Chuy Chavez) sur le visage de Miranda July avec une lumière complètement " warm and soft ", mais avec des yeux bleu éclatant de netteté, en fait très chromo, très BD.

Pas sur la Croisette vus par Romain Winding (avec l’aimable autorisation de Kodak)

Le lendemain, dans la section Un Certain Regard, nous voyons Nordeste de Juan Solanas. Carole Bouquet interprète une chef d’entreprise qui part en Argentine pour y adopter un enfant. Attention, même si ce résumé peut rappeler l’admirable Holly Lola de Bertrand Tavernier, cette 2e histoire d’adoption n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Une mise en scène brillante, d’excellents acteurs argentins, une image sublime de Félix Monti, dans les tons gris et froids, en Scope, et une Carole Bouquet, touchante à pleurer, en font à mon avis le chef-d’œuvre de cette Caméra d’Or 2005.

Dans la foulée de La Cité de Dieu, on sent un vrai mouvement du jeune cinéma brésilien avec Cidade Baixa de Sergio Machado (tourné en HD à la main, un petit peu trop secoué à mon goût) et Cinema, aspirinas et urubus de Marcelo Gomes (très beau Super 16 sans blanchiment de l’internégatif du directeur de la photographie Mauro Pinheiro Jr).
Douche froide d’Antony Cordier démarre très fort avec la magnifique Salomé Stévenin.
J’ai remarqué aussi Marock de la Marocaine Laïla Marrakchi, qui raconte la vie et les amours de jeunes nantis de Casablanca avec une énergie très sympathique.
Mis à part certains films, on peut dire que " l’ennui " dominait les projections de cette sélection 2005.
Par bonheur les autres sélections comportent quelques merveilles comme Trois enterrements... de Tommy Lee Jones, ou Caché de Michael Haneke.
Les délibérations ont été passionnantes. Kiarostami souhaitait récompenser le film d’un pays dont le cinéma était inconnu dans le monde. Bien qu’il admît être, comme les autres membres du jury, sous le charme de Miranda July. Alors que l’Américaine avait une légère avance, nous avons choisi de lui faire partager son prix avec La Terre abandonnée de Vimukthi Jayasundara. Une mention spéciale pour le Sri Lankais aurait été trop dérisoire.
Le sourire radieux de l’équipe de La Terre abandonnée et imaginer les gros titres de la presse sri lankaise à l’annonce de cette récompense m’ont convaincu qu’Abbas ne s’était pas trompé, même si je ne suis pas fou de ce film.
J’ai profité d’un dîner plus détendu pour demander à Abbas pourquoi des films comme Où est la maison de mon ami ? et Au travers des oliviers ont été tournés intégralement par temps gris ? En fait bien que son chef op’ ait souhaité le soleil pour magnifier les paysages, lui préférait le temps couvert, tout simplement, à cause de ses yeux fragiles.

Délibérations, Abbas Kiarostami vu par Romain Winding (avec l’aimable autorisation de Kodak)

Ainsi il a répondu à la deuxième question que je comptais lui poser à propos des lunettes noires qu’il n’enlève jamais, même en projection ! A propos des tournages en voiture (Le Goût de la cerise), il m’a expliqué qu’il donnait lui-même la réplique à l’acteur filmé, son visage collé au parasoleil de la caméra. L’autre comédien n’étant même pas embarqué. Donc Abbas connaît le texte par cœur et ne lâche pas son acteur du regard. Kiarostami est aussi photographe et je jubilais en parlant images avec lui.
Notre grand plaisir avec Luc Pourrinet, autre juré et responsable du labo Arane, était de déterminer à la sortie des projos avec quel support le film avait été tourné (Super 16 ou DV, HD ou 35). Luc était bien plus fort que moi à ce jeu et pouvait même différencier le type de HD utilisé (Panasonic Varicam, Sony).
Sur 19 films de la Caméra d’Or, 14 ont été tournés en 35 mm ou en S16, 4 en HD ou DV et 1 en panaché DV et S16.
Autant je trouve regardable un film en DV lors d’une seule soirée à Paris, autant, dans le cadre d’un festival à 3 ou 4 projections par jour, c’est insupportable, et le jugement sur les films s’en ressent.
En revenant de Cannes mon amour pour le plus grand format (35 mm Scope) s’est trouvé largement renforcé. J’ai été étonné de l’excellente qualité des copies françaises, par rapport à celle des autres pays (même américaines).
Chaque jour, j’ai fait pour Kodak une photo de mes impressions cannoises et j’y ai retrouvé un plaisir d’adolescence. Même si, par moments, je regrettais mes vieux Pentax (surtout pour faire le point en longue focale), j’ai été séduit par cet appareil (Kodak Z740). Surtout en fait pour la possibilité de travailler les images immédiatement sur Photoshop.
Les photos sont visibles sur le site AFC en cliquant sur l’icône de la galerie inédite.
J’ai conscience d’avoir vécu un moment exceptionnel, et j’ai compris pourquoi " on descend à Cannes ". La bonne humeur générale de tous les amis ou connaissances (souvent moroses à Paris), donne un vrai sentiment de grande famille et de chaleur humaine.
Un grand merci à Gilles Jacob, à Thierry Frémaux, à l’AFC et à Kodak de m’avoir choisi comme juré cette année.