Le Micro et Le Joker

par Marc Galerne, K5600

par K5600 Lighting La Lettre AFC n°142

Forcément, je ne pouvais rester sans réaction à l’article de Diane Baratier rapportant les propos informels de l’ingénieur du son Jean Umansky.
D’abord, il y a la réaction épidermique qui ne se contrôle pas : on attaque les fabricants de projecteurs (dont nous, K5600) et on cite un Joker 400 (donc nous, K5600). Je frôle la parano, je rentre chez moi le soir et je me dis que, finalement, un bon verre de vin vaut bien mieux que toute cette polémique.

Le vin étant excellent (Gruaud-Larose, 1999), mon esprit se calme pendant que je savoure ce délicieux breuvage. Je me surprends même à réfléchir à un monde parfait. Et si tout pouvait être parfait comme un bon verre de vin. Et si nous pouvions aujourd’hui faire un projecteur qui enchante les directeurs de la photo pour sa lumière, ravissent les ingénieurs du son pour son absence totale de bruit, séduise les équipes électros par son poids et son encombrement réduit et, comble les loueurs pour sa robustesse, sa longévité et son coût attractif. Un projecteur qui demeure silencieux pendant sa longue carrière (mouvementée) de plus de dix ans !!! Serions-nous assez stupides pour ne pas faire un tel appareil si c’était possible ? J’ai envie de croire que non.

J’ai essayé ce soir-là de passer en revue toutes les causes de ces bruits gênants... Et j’ai fini par m’assoupir si profondément que je me suis surpris en train de rêver. J’étais sur un plateau de tournage et tout semblait bien réel sauf un micro et un projecteur (Joker 400) qui eux étaient animés comme des personnages de cartoon. J’assistai alors à un étrange dialogue :
Le Micro : C’est pas bientôt fini tout ce bruit ?
Le Joker : C’est à moi que tu causes ?
Le Micro : Oui, à toi. On entend que toi ici.
Le Joker : Même pas vrai, je suis hyper silencieux dans mon genre.
Le Micro : Je te l’accorde, j’ai entendu pire, mais, j’ai entendu mieux aussi.
Le Joker : Si tu m’avais connu tout neuf, tu ne dirais pas ça.
Le Micro : Moi aussi, je ne suis pas tout jeune.
Le Joker : Oui mais toi, on te range dans la mousse, tu n’as pas connu mille huit cent vingt-cinq utilisateurs. On ne te balance pas 40 000 Volts pour te mettre en route et tu n’es pas exposé à la chaleur. Et puis, on te cajole au bout d’une perche à laquelle on fait attention en permanence. Au grand max vous êtes combien sur un plateau ? Nous on est une tripotée et on nous colle (quand on nous jette pas car il faut aller vite) dans des endroits pas possible.
Le Micro : C’est vrai que vous êtes plus bousculés que nous mais quand même, le bruit que vous faites c’est plus souvent du bruit électrique que du bruit mécanique.
Le Joker : Mais tout est lié. Pour nous les HMI, au début nous fonctionnions sur des ballasts magnétiques, tranquille, pèpère à 50 Hz dans des carrosseries pesant des tonnes. A l’époque, les bruits venaient généralement des tôles des selfs des ballasts dont les vernis finissaient par vieillir et craquer n’empêchant plus alors la vibration des tôles entre elles. Maintenant, nous sommes quasiment tous avec des ballasts électroniques pour des questions de poids et de variations éventuelles de vitesse d’obturation des caméras. On est passé à 200 Hz avec des amorceurs et des carrosseries que les utilisateurs veulent de plus en plus petits. Faut les comprendre aussi : on leur demande d’aller plus vite avec moins de personnel... La plus haute fréquence a apporté des problèmes de résonance et de magnétisme dans nos têtes. Je te jure que c’est pas agréable pour nous et que nos créateurs essaient de trouver des solutions.
Le Micro : On ne dirait pas ! J’ai même l’impression qu’ils s’en foutent de nos problèmes à nous, au son.
Le Joker : Je ne dis pas que tout le monde fait les mêmes efforts, mais je t’assure que c’est plus compliqué que tu ne le crois. Par exemple, moi, je suis un Joker 400, chez K5600, ils ont arrêté la production de ce modèle depuis 1999 pour faire place aux Joker-Bugs. Donc, j’ai au minimum 6 ans. Six années pendant lesquelles, on m’a changé 10 fois la lampe et je peux te dire que dans le lot, j’en ai eu des silencieuses mais j’ai eu des siffleuses aussi. Pendant cette période, je me suis retrouvé fixé sur des capots de voitures en mouvement, coincé contre des plafonds où la température avoisinait les 60° et comme si ce n’était pas assez, on m’a emballé dans du papier alu noir comme un gigot. J’ai tourné sous la pluie, sous la neige, en plein soleil. J’ai passé des nuits dehors aux embruns marins. Pas étonnant après ça que la résine qui contient mes spires se déforme et laisse le champ libre aux vibrations de toutes sortes.
Le Micro : Donc, tout est la faute des autres ? Les utilisateurs qui te maltraitent, les loueurs qui ne t’entretiennent pas comme il faut.
Le Joker : Non, je ne dis pas ça. Les données ne sont pas les mêmes qu’avant. On tourne plus vite avec des équipes plus réduites et des budgets de plus en plus minimes. Avant, il fallait 100 jours pour amortir mon coût, maintenant c’est 150 à 200 !!! Forcément, on nous renouvelle moins souvent et on travaille plus longtemps. Les fabricants ont certainement des torts aussi, mais ce n’est pas vrai qu’ils s’en moquent. Tiens, je me souviens quand j’ai vu débarquer les premiers Joker-Bug 800 sur les tournages ; ils en faisaient du bruit. Je sais qu’à la maison, ils ont essayé un tas de trucs pour éviter ces bruits. Ils ne sont pas fous non plus, ils n’ont pas envie de perdre un investissement de 100 000 euros à cause d’un problème de bruit !!! Ils ont tout mis en cause : l’amorceur, la fréquence du ballast, la douille et finalement le problème venait des lampes. Le problème est maintenant réglé, mais j’en entends encore des fois sur les tournages avec des anciennes lampes. Même quand la cause est isolée et réglée, il faut du temps avant que cela arrive sur tous les appareils. Dans le cas des lampes, c’est encore pire car, il suffit d’une mauvaise série de lampes qui débarquent sur le marché pour que les problèmes réapparaissent. Je te jure que ce n’est pas aussi simple que ça. Tu peux pas comprendre, tu n’as pas ces problèmes-là toi.
Le Micro : Ils font quoi alors tes parents ? Il paraît que les ballasts viennent d’Angleterre et les projos de Chine, d’Italie et d’Allemagne, vous communiquez en quelle langue ? Il y a forcément des problèmes de communications.
Le Joker : Tout d’abord, il y a très peu de projos fabriqués en Chine chez nous. Entre nous, je ne les aime pas beaucoup ceux-là car ce sont des copies qui ne font pas évoluer notre métier. Il y a aussi des projos fabriqués en France et j’en suis un exemple. Les amorceurs sont élaborés en Angleterre en collaboration étroite avec mes créateurs. Il y a un Black Jack tout neuf qui est arrivé hier sur le tournage et qui m’a dit que la semaine dernière encore, ils travaillaient ensemble à Manchester sur les moyens d’atténuer les bruits de l’Alpha 4 kW. Tiens, encore un exemple : l’Alpha 4 kW a été conçu pour travailler normalement comme n’importe quel Fresnel, et bien, figure-toi que beaucoup l’utilisent en douche. Evidemment, comme il est peu profond et qu’il éclaire très large, c’est tentant. Bon, c’était pas prévu et du coup, il y a eu des problèmes de chauffe des douilles et de la résine dans l’amorceur. Maintenant, ils sont passés à un autre type de résine plus souple et plus molle s’adaptant aux dilatations successives créées par les différences de température. Si les spires se dilatent autour du transfo thorique, il y a vibrations et donc bruits. Il paraît qu’ils étaient contents du résultat.
Le Micro : Bon, je me suis peut-être un peu emballé, mais c’est vraiment un gros problème et on a l’impression que rien ne se fait.
Le Joker : Il se passe des choses, mais avant qu’elles n’arrivent sur le tournage... Difficile de modifier tous les appareils sur le marché. Il faut déjà qu’ils soient sur les étagères des loueurs pour avoir le temps de les modifier. Je te jure que c’est frustrant pour mes parents aussi de faire des modifs pour régler des problèmes et d’entendre toujours parler de ces mêmes problèmes 5 ans après que les modifs existent.
Le Micro : En fait, ce qu’il nous manque, c’est du dialogue.
Le Joker : Oui. Si on savait exactement ce qui est acceptable pour toi et ce qu’il ne l’est pas, on pourrait commencer à trouver des solutions. Tu sais, si nous nous plaignons tous les deux auprès des différents intervenants (fabricants de lampes, d’alimentations, de douilles, ...) nous aurons d’avantage de poids.
Le Micro : OK, pourquoi pas ? Si on peut faire avancer les choses... Concrètement, on fait comment ?
Le Joker : On en parle au calme avec tes collègues en dehors du plateau et de la nervosité ambiante.
Le Micro : Silence, le tournage reprend.
Le Joker : Je vais faire de mon mieux.

Là-dessus, je me suis réveillé et j’ai retranscrit tout ça.
Je suis tenté de dire qu’une réunion de ce genre pourrait se faire au sein de l’AFC et sous son patronage. Mettre à plat, une bonne fois pour toute, les nuisances générées par les projos, et les autres appareils sur un plateau et définir les seuils acceptables aussi bien en dB qu’en Hz. On arriverait peut-être à trouver des solutions ensemble.